Avoir peur, bouche sèche et muette, fermée sur un cri qui vibre sous la lèvre. Avoir peur à en crever - à en pleurer du rouge, attendant le tomber de rideau. Goûter les charmes de l'immobilité. Longtemps. Attendre horizontalement. Attendre la nuit dès l'aube. Au crépuscule, gravir sans défaillir les degrés d'une échelle pour se taper la tête contre le plafond, puis d'une solive à l'autre, pour changer.
Verrouiller la peur dans le secret du ventre, ignorer la mort qui nous fauchera inconsolés, ficeler d'un geste sûr le monstre qui deviendra gigot bardé, huilé, constellé de thym et piqué d'ail. Ne dire mot, sourire, et servir sur un lit de pommes finement émincées puis poêlées. Comme cela sent bon, s'écrieront les enfants. Les convives se pourlècheront et en redemanderont. Dans le tumulte de la fête, on ne songera qu'au silence du lit. On observera les visages, et les mots mastiqués en même temps que la chair servie rosée, et l'alphabet des civilités, et le brouhaha des gens assis serrés à se tenir chaud.
D'où vient qu'on sera las de tant de trouille inaperçue, un jour ? Cette peine, vraiment... Perpétuité ? Pour quelle faute ? Coupable de quoi : d'avoir compris ? La belle affaire. On passerait bien à autre chose, soudain, on reviendrait dans le monde, on ne négligerait plus l'oubli de soi qu'il promet, les divertissements. On réinventerait les vices, luxure et gourmandise, pour s'en faire des amusements formidables, à s'en éclater le ventre et ses serrures. On explorerait les curiosités que recèlent tous les orifices, on n'irait pas de main morte.
C'est décidé. En athlète de la psyché, on s'entraînera à soulever, quotidiennement, les haltères de la conscience, jusqu'à n'en plus sentir le poids. On veillera, par une gymnastique inédite, à s'assouplir le caractère, on inventera les mouvements subtils de la face qui permettent de tenir fermée une bouche qui giflerait bien de quatre ou cinq vérités ceux qu'il faudrait caresser, on enchaînera avec l'énergie du Malin les acrobaties qui fascinent puis réduisent aux graviers les ennemis, on parviendra à supporter sportivement le ramas des avanies imposées par la sottise déguisée en ressentiment, les logghorats des philosophes faux, l'impéritie costumée en dogme, les trahisons inefficaces maquillées en amitié tendrement inquiète, amitié supposée qui brouille la donne et s'affiche au moment propice, on rira à toute cette farce et d'une gaîté fraîche dont l'insolence n'échappera pas aux athlètes de la même philosophie.
Continuer, pourquoi pas, survivre, pourquoi pas, écrire. Saisir la jubilation des fulgurances, chavirer au tressaillement des trouvailles, tout tenter. Voilà : aller droit devant soi, sans savoir où ni pourquoi, la plume pour boussole.
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