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Né d'une mère anglaise et d'un père pakistanais, Jamal, la quarantaine, nous apprend qu'il est devenu psy après des études de philo (notez les similitudes avec l'auteur) : "Mon fonds de commerce, c'est les secrets". Fin spécialiste des non-dits, ce narrateur saura donc faire languir son lecteur, retarder l'aveu de l'essentiel, ne livrant son histoire que par petites touches successives, à la façon sans doute des patients qui s'allongent tous les jours sur son divan. "Tous les jours, je vis avec le souvenir d'un meurtre", confesse-t-il cependant dès les premières pages. Mais il faudra un retour sur sa jeunesse un peu canaille, plutôt rock'n'roll dans "le milieu des années 70" pour savoir de quoi il retourne vraiment. Un bond en arrière qui permet au roman de se déployer sur plus de trente ans d'histoire, des premiers concerts des Stones aux attentats qui ont frappé Londres en 2005.
Dîtes-moi ce qui ne va pas chez vous (tous)
Loin d'être le seul névrosé de l'histoire, Jamal est entouré de personnages accablés par ces maux très occidentaux qui ne disent pas leurs noms. Riche, gros, jeunes, vieux, mondains et marginaux, personne n'y échappe, chacun a ses petits secrets et ses grosses angoisses. Ainsi en est-il d'Henri, le meilleur ami, metteur en scène respecté ; de Myriam, la sœur, couverte de piercings et de tatouages, mère célibataire et déçue en amour. Ainsi en est-il aussi de Joséphine, l'ex-femme, aperçue un soir dans un club échangiste, ou de l'adorable Rafi, le fils, en pleine crise d'adolescence, si l'on en juge par la façon dont il s'adresse à son père : "Pourquoi tu ris, vieil obèse asthmatique ?"
En psy attentionné, Jamal passe son temps à écouter les uns et à rassurer (à supporter) les autres, gardant toujours un étrange détachement sur ses propres inquiétudes. Mais les fantômes reviennent toujours. Un premier amour qui resurgit comme par enchantement, et le narrateur pourrait bien devenir fou à son tour. On relèvera également quelques allusions, destinées sans doute aux happy few, de personnages apparus dans les œuvres précédentes : Karim et Charlie du Bouddha de banlieue, ou Omar Jalil, le héros de My Beautiful Laundrette, désormais blairiste convaincu, qui a laissé tombé sa laverie pour faire carrière à la télévision. Une façon pour Kureishi de faire resurgir aussi son propre passé d'auteur, mais aussi de sceller son univers, ce Londres bariolé en pleine effervescence, où toutes les couleurs de peau et tous les milieux sociaux finissent par se parler, se toucher, que ce soit dans un club échangiste, un bar malfamé ou un petit restaurant indien.
Pour éviter de se laisser éblouir, ou même fatiguer par ce foisonnement dont seul Kureishi est capable, c'est peut-être à la manière d'un feuilleton qu'il faut lire Quelque chose à te dire. Le roman semble bien être fait pour que le lecteur puisse prendre confortablement la place de Jamal dans le fauteuil du psy, bien disposé à s'entendre murmurer une foule d'histoires doucement folles, loufoques, terriblement humaines, et ainsi, comme le dit le narrateur, à "faire preuve d'amour".
Hanif Kureishi, Quelque chose à te dire, Christian Bourgois, août 2008.
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