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Un monde de papier
Reynard Carter, étudiant à Glasgow, découvre un mystérieux livre de vélin caché dans une pièce pressurisée sous la bibliothèque de son université. C'est par cette introduction digne d'un Da Vinci Code que débute Vélum, mais la ressemblance avec le best-seller de Dan Brown s'arrête là. Vélum est un roman d'aventure mystique, une chasse à l'homme métaphysique, soit, mais Duncan y fait preuve d'une toute autre ambition. L'écossais cultive une écriture elliptique, zappant d'un monde à l'autre, d'une tranche de réalité à l'autre, et finalement d'une page de papier (vélin) à l'autre, pour décrire un monde où le bien est le mal sont intimement liés, tout comme la science et la religion, les anciens et les modernes.
Duncan jouit également d'une culture, et surtout, d'une habilité à se jouer de la langue, des styles et des codes littéraires, qui n'a rien à voir avec les élucubrations simplistes pour lecteurs en mal de sensations fortes mais largement balisées du thriller de Brown. Car si le livre découvert par Reynard Carter semble au départ ne rien révéler d'autre que la réalité telle qu'elle apparaît à celui qui le lit, l'esprit humain n'ayant pas de limite et la physique quantique étant ce qu'elle est, au fil des pages, Carter - et le lecteur - s'aperçoivent vite que cette réalité entre en expansion. Vélum, le livre que nous tenons dans les mains, ainsi que Vélum, le volume mystérieux découvert par Carter, ne font plus qu'un pour devenir « le monde », ou « l'histoire du monde » (et de tous ses possibles). Littéralement, « un monde de vélin » (ce papier précieux fabriqué à partir d'étoffes), dont le mystère révèle peu à peu la chair et les os de sa métaphysique sous-jacente, son système nerveux, les chemins tortueux de l'espace et du temps, les tendons s'étirant entre les siècles.
Mystère du livre

Plus concrètement, c'est aussi l'histoire d'une bataille éternelle, celle des forces du bien et du mal, depuis que Dieu a déserté son trône, soit juste après la création de l'univers dont les principes fondateurs, physique, imaginaires, esthétiques, furent dictés à l'ange Metatron. Mais le conflit n'a pas lieu dans le ciel, il se tient partout dans le Vélum, et donc également sur terre, et tout ceux qui portent une part de divin en eux, simples mortels qui l'ignorent, ou Amortels (ainsi que se nomment les anges, dieux et demi-dieux) déclarés, doivent choisir leur camp et s'engager. Ce que refusent les trois principaux protagonistes, Seamus Finnan, Phreedom et Thomas Messenger, même s'ils doivent incarner pour cela toute la douleur de l'humanité à travers les siècles et les dimensions.
Support du réel
Cette souffrance et cette quête de liberté de l'humain contre les dieux, le pouvoir, l'oppression, c'est ce que conte Vélum, tout comme les mythes anciens et modernes depuis toujours. C'est également pourquoi, à travers les destins croisés et polyphoniques de la motarde Phreedom, de son frère Thomas, de Finnan et de tous ces « anges », Hal Duncan met à contribution les mythologies antiques, mais également les mythes américains, l'héritage de la contre-culture, de la cyberculture, de la science-fiction, etc.
A l'instar de la réalité qui décide rapidement de fausser compagnie à Carter dés les premières pages du roman, la littérature selon Hal Duncan n'est pas stable. L'auteur s'amuse. Vélum, le livre de tous les livres, est prétexte à continuellement citer d'autres livres, réels ou non, et à pasticher les genres littéraires existants. Sur près de 700 pages, l'auteur passe donc du roman d'aventure du XVIIIème siècle à la science-fiction cyberpunk, du roman feuilleton du début du XXème siècle au western, du récit mythologique au thriller, de l'essai sacerdotale au roman anglo-saxon contemporain. On y croise James Joyce, William Burroughs et de nombreux « garçons sauvages », on y repère aussi un peu de Chuck Palahniuk pour la modernité d'un style fiévreux et outrancier, des bribes de Neil Gaiman (American Gods), de Dan Simmons (L'Échiquier du mal) ainsi que de nombreux clins d'œil aux grands occultistes et aux science actuelles.
C'est cette vitalité de l'écriture de Duncan, tout comme sa puissance d'évocation et sa culture, son intelligence et son enthousiasme, qui font de Vélum, un grand roman, ou plutôt, un fameux « roman de tous les romans ». Et quoi de plus normal, finalement, pour un livre contant l'histoire d'un autre livre, censé raconter l'histoire de l'humanité, du monde et de ses habitants, de l'antiquité et même avant, à aujourd'hui ? Autant dire que nous attendons la résolution de cette énigmatique saga avec impatience.
Hal Duncan, Vélum, Denoël, septembre 2009.
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