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Une vie peu enviable, donc. Qui change cependant de cours un soir d'égarement où, descendu s'acheter une bière à la supérette, il noue un semblant de conversation avec la vendeuse. Flor Eduarda. Beaux seins, belles fesses. Mais sait-elle seulement lire ? Torrentera la méprise d'abord : « Depuis quand ont commencé à apparaître au coin des rues des supérettes, avec des frigos remplis de yaourts et des adolescentes idiotes derrière le comptoir ? ». La désire ensuite : « Avec quel plaisir je lui aurais suggéré de me caresser les testicules et de garder la monnaie ! » Inculte mais ingénieuse, Eduarda comprend l'effet qu'elle fait sur les vieux professeurs. Elle suit Torrentera, dans la rue d'abord, chez lui ensuite, dans son lit bientôt, dans ses bras très vite.
Dans la boue
Décrite par Torrentera, Eduarda, c'est Lolita, c'est Manon Lescault, c'est le genre de minettes qui plait à Bukowski le vieux dégueulasse : on donnerait son bras pour un sourire, deux jambes pour un baiser, et on se damnerait pour... le reste. Peu importe donc que la jolie vendeuse soit recherchée pour meurtre ou qu'elle batifole clairement avec un autre, le professeur la suit aveuglément, et en bon nietzschéen, va jusqu'à planifier leur cavale. Destination : Michoacán, village où fut donné, en 1540, le premier cours de philosophie en Amérique.
Car la passion de la chair de Torrentera semble toujours suivie de près, sinon rattrapée, par celle qu'il a pour les livres. Pourquoi sinon, l'étrange Bolaños, professeur érudit lui aussi, accompagnerait-il (avec sa non moins étrange femme) les deux amants criminels dans leur fuite ? Ponctuée de hautes références littéraires, le récit balance sans cesse entre les élucubrations pontifiantes du narrateur et les passages où, soumis à ses désirs (de femme et de jeunesse), il finit par cracher sur sa chère morale pour la pure action : « Baiser sur la tombe d'une paisible localité qui honorait ses héros dans le calme d'un cimetière : tromperie ! Je me comportais comme le plus animal des animaux ! Et je dois le reconnaître ».
Mais Torrentera ira bien plus loin encore dans la transgression. Monsieur le professeur finira par avoir de la boue et du sang plein les mains. Comme il le dit lui-même : « les études ne tuent pas les passions ». Voilà le genre de sentences auxquelles Fadanelli sait rendre toute leur puissance. Boue aurait pu n'être qu'une sorte de road-movie mexicain : il a l'envergure d'un roman-confession à la Prévost ou à la Nabokov, obscur, troublant, et inépuisable.
Guillermo Fadanelli, Boue, Christian Bourgois Editeur, 2009.
Céline Ngi
Sur Flu
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