Boue de Guillermo Fadanelli



Critique

Note du livre Les mains sales

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Les mains sales



Défenseur d'une culture dite "urbaine" et "alternative", Guillermo Fadanelli est l'auteur de plusieurs ouvrages, dans lesquels il dissèque souvent, avec une grande virtuosité, les travers et les passions de l'homme. Dans Boue, son dernier roman paru en français, il propose le récit-confession troublant d'un professeur de philosophie très érudit épris d'une jeune et jolie vendeuse.
 
Guillermo Fadanelli est l'un des écrivains mexicains invités par le Salon du livre 2009.
 
 
Philosophe et vieux dégueulasse
 
C'est bien connu. Il n'est pas rare que les gros liseurs de philosophie cachent, derrière leur érudition démesurée, quelque chose de pas très net. Benito Torrentera, le narrateur de Boue, prof de philo de son état, n'échappe pas à cette règle - certes tordue, mais facilement vérifiable. En l'occurrence, le côté obscur de ce mexicain au seuil de la cinquantaine consiste en une irrépressible attirance pour la chair fraîche. Professeur Torrentera vit dans la solitude, assez frugalement - la philo, ça ne rapporte pas - sans se priver d'aller aux putes de temps en temps. Mais combien d'heures de cours faut-il donner pour un coït monnayé et donc sans âme...

Une vie peu enviable, donc. Qui change cependant de cours un soir d'égarement où, descendu s'acheter une bière à la supérette, il noue un semblant de conversation avec la vendeuse. Flor Eduarda. Beaux seins, belles fesses. Mais sait-elle seulement lire ? Torrentera la méprise d'abord : « Depuis quand ont commencé à apparaître au coin des rues des supérettes, avec des frigos remplis de yaourts et des adolescentes idiotes derrière le comptoir ? ». La désire ensuite : « Avec quel plaisir je lui aurais suggéré de me caresser les testicules et de garder la monnaie ! » Inculte mais ingénieuse, Eduarda comprend l'effet qu'elle fait sur les vieux professeurs. Elle suit Torrentera, dans la rue d'abord, chez lui ensuite, dans son lit bientôt, dans ses bras très vite.

 

Dans la boue

Décrite par Torrentera, Eduarda, c'est Lolita, c'est Manon Lescault, c'est le genre de minettes qui plait à Bukowski le vieux dégueulasse : on donnerait son bras pour un sourire, deux jambes pour un baiser, et on se damnerait pour... le reste. Peu importe donc que la jolie vendeuse soit recherchée pour meurtre ou qu'elle batifole clairement avec un autre, le professeur la suit aveuglément, et en bon nietzschéen, va jusqu'à planifier leur cavale. Destination : Michoacán, village où fut donné, en 1540, le premier cours de philosophie en Amérique.

Car la passion de la chair de Torrentera semble toujours suivie de près, sinon rattrapée, par celle qu'il a pour les livres. Pourquoi sinon, l'étrange Bolaños, professeur érudit lui aussi, accompagnerait-il (avec sa non moins étrange femme) les deux amants criminels dans leur fuite ? Ponctuée de hautes références littéraires, le récit balance sans cesse entre les élucubrations pontifiantes du narrateur et les passages où, soumis à ses désirs (de femme et de jeunesse), il finit par cracher sur sa chère morale pour la pure action : « Baiser sur la tombe d'une paisible localité qui honorait ses héros dans le calme d'un cimetière : tromperie ! Je me comportais comme le plus animal des animaux ! Et je dois le reconnaître ».

Mais Torrentera ira bien plus loin encore dans la transgression.  Monsieur le professeur finira par avoir de la boue et du sang plein les mains. Comme il le dit lui-même : « les études ne tuent pas les passions ». Voilà le genre de sentences auxquelles Fadanelli sait rendre toute leur puissance. Boue aurait pu n'être qu'une sorte de road-movie mexicain : il a l'envergure d'un roman-confession à la Prévost ou à la Nabokov, obscur, troublant, et inépuisable.

Guillermo Fadanelli, Boue, Christian Bourgois Editeur, 2009.

Céline Ngi

Le 06 mars 2009

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