Fluctuat : Le narrateur de votre roman, Benito Torrentera, est un professeur de philosophie, et le récit est émaillé de références érudites et d'élucubrations savantes. Boue est-il un roman philosophique ? Guillermo Fadanelli : Je pense que la plupart des bons romans sont, d'une certaine manière, philosophiques.
Le Vieil Homme et la Mer,
La Légende du Saint Buveur, et tant d'autres. Dans le cas de
Boue, les références érudites sont là pour signifier que le personnage principal est un professeur, un homme cultivé. Mon intention première était de faire le portrait d'un personnage tragique : un professeur enseveli sous ses passions et ses doutes. Un homme qui spécule beaucoup trop sur ses propres actes, et se retrouve incapable de leur faire prendre une orientation : un pessimiste moral. Je suis un lecteur de philosophie mais je n'ai pas eu de formation spécifique. Disons que je suis un autodidacte. Cependant, je crois que le monde serait moins idiot si les gens lisaient un peu plus de bons philosophes. Beaucoup d'entre eux disparaissent. Dans mon pays, par exemple, il n'y a pas de voix alternatives au discours académique.
Quel part de vous-même y-a-t-il dans le "je" de ce roman dont le narrateur se présente comme un "vieux dégueulasse", obsédé par la vieillesse et la déchéance et épris d'une très jeune fille ?
Ecrire à la première personne est notamment une manière de se cacher, de disparaître, mais ici la disparition était partielle. Il est vrai que je partage le pessimisme de mon personnage : je crois que les idéaux sont des malentendus, et que la vie n'est une immense et ridicule chute vers le néant, une promenade avant de rejoindre la tombe. Sinon, j'ai été toute ma vie entouré de jeunes femmes, et il n'a donc pas été difficile d'inventer Flor Eduarda et de la mettre sur le chemin du professeur, afin de le faire trébucher et tomber.
A la lecture de votre roman, on pense au Lolita de Nabokov, à Bukowski, que vous citez, mais aussi à La Nausée de Sartre, entre autres. Avez-vous voulu inscrire Boue dans le sillage de ces grandes oeuvres ? Ce n'est pas volontaire. Il est vrai que l'attraction inévitable du professeur pour le personnage d'Eduarda me rappelle beaucoup
Lolita. Bukowski est un écrivain que j'ai découvert dans ma jeunesse et dont je ne me suis pas lassé. Quand à Sartre, c'est quelqu'un que j'admire comme écrivain, mais aussi comme grand personnage de son époque. En écrivant
Boue, j'avais également à l'esprit
Le Théâtre de Sabbath de
Philip Roth (un de mes écrivains favoris).
La réussite du roman tient beaucoup à son équilibre entre la rigueur de la construction et de la narration, et des propos plus "remuants", plus rock'n'roll. Comment conjuguez-vous ces deux opposés ?
Il m'importe beaucoup de créer des "vases communicants" entre la culture académique et la culture populaire, entre les formes correctes et les transgressions. J'ai été en relation avec beaucoup de groupes de rock à Mexico, j'ai de l'attirance pour la subculture, et j'aime le risque dans l'art et la littérature. J'ai également réalisé des vidéos, mais aujourd'hui, je ne pourrais plus travailler en groupe (je suis trop exigeant). L'écriture, au contraire, est un acte qui s'accomplit dans la solitude, et qui me permet de m'éloigner des êtres vivants.
En toile de fond de l'histoire des personnages principaux, on entend sourdre la corruption du régime mexicain (incarné par Esteban, les flics, etc...). La littérature, selon vous, se doit-elle aussi de dénoncer celle-ci, plus ou moins directement ?

La littérature n'a pas le devoir de dénoncer quoique ce soit, mais les écrivains, si. Au Mexique, les intellectuels ont perdu du poids. Leur voix n'est pas entendue, et leur place est désormais occupée par les analystes (des sortes de technocrates de l'opinion) et par les démagogues. D'autre part le monopole de la télévision détient un pouvoir démesuré et non régulé par le gouvernement (son complice). Ils font des affaires au détriment de la société, les politiques ne voient pas plus loin que leurs propres intérêts, provoquant un violent déséquilibre économique. Les entreprises manquent de perspectives sociales et écologiques, et le narcotrafic a généré une entité mieux organisée et plus puissante que celle de l'Etat mexicain. Le système de redistribution est en faillite totale. On ne considère pas sérieusement la possibilité de rendre légal la consommation de drogue. Il y a de la peur et de la haine dans toutes les classes de la société. Et effectivement, l'écrivain peut prendre la réalité mexicaine et l'intégrer d'une manière ou d'une autre dans son oeuvre, mais les romans de dénonciation, sans aucune exception, sont un fiasco. Par contre, chaque fois que j'en ai l'occasion, je critique l'état des choses au Mexique (ce qui est à la fois vain et nécessaire), et celui-ci est bien plus grave qu'on ne peut l'imaginer.
Vous figurez cette année parmi les invités d'honneur au Salon du livre de Paris. De quelle façon entendez-vous promouvoir la littérature mexicaine en France ?
Le rôle diplomatique et politique des écrivain, je le laisse à ceux qui qui font de la littérature des rencontres sociales et d'ennuyeuses réunions. J'ai déjà été plusieurs fois en France, et la première ville d'Europe dans laquelle j'ai mis les pieds était Paris, il y plus de vingt ans. Je dormais dans la rue, je mangeais mal, mais j'essayais de me construire une vie. Je me réjouis de la générosité dont Christian et Dominique Bourgois ont fait preuve envers mois, en publiant mes livres en français.
Vous qui êtes assez engagé en faveur de la littérature (vous avez fondé une revue et une maison d'édition) quel regard portez-vous sur le paysage littéraire mexicain actuel ?
La revue et la maison d'édition, nous la gérons depuis chez nous, avec ma compagne Yolanda Martinez. Nous défendons des jeunes auteurs, des artistes et notre espace est celui de la culture dite alternative et urbaine. Nous ne souhaitons pas nous agrandir ni devenir une grande entreprise, et notre revue n'est publiée que de temps en temps. La littérature mexicaine actuelle est salutaire comme toujours, mais elle manque de lecteurs et de librairies. Les boutiques de livres que gère l'homme le plus riche de Mexico vendent beaucoup de titres à jeter, et les grands groupes éditoriaux créent des écrivain éphèmères - c'est de la cuisine rapide - et les prix sont partagés entre un groupe réduit d'écrivains. Les suppléments culturels disparaissent, les journalistes de la télé n'accordent pas de place à la culture. L'horizon est sombre. Mais malgré cela, les écrivains les plus jeunes ne reculent pas, ils marchent à contre-courant et cela tôt ou tard les rendra plus forts.
Propos recueillis par Céline Ngi