J'ai vécu une enfance heureuse. Ce ne fut pas le cas de V. Sûrement pas. À moins que. En tout cas écrire V. Juste son initiale. Pour préserver son identité et ne pas la trahir. Que nul ne puisse la reconnaître et lui faire le moindre ennui ou rire sous cape ou seulement la regarder de travers. Par ta faute la dévisager un jour avec des yeux pénibles, des yeux de messes basses, des yeux de lettre anonyme ou d'expéditions punitives. Assez de tels yeux sans visage, partout, tout le temps, de plus en plus, qui donnent envie de les crever en enfonçant les pouces bien raidis dans les orbites. Te donnent à toi l'envie de les crever. Avec tes pouces les tiens. Pas commencer à généraliser. Pas cette pauvre manie qui court déjà bien assez les rues et les livres. Écrire V. Cette majuscule initiale et seulement elle. En lieu et place. Pour dire aussi qu'il s'agit d'elle et de personne d'autre. Qu'elle puisse se reconnaître et sache que tu ne la confonds avec aucune autre et certainement pas avec un personnage fictif. Si jamais elle lit un jour ces lignes. Rien n'est moins sûr. Où est-elle à présent ? À cet instant précis ? Aucune idée. T'en fiches un peu, à vrai dire. Préfères ne pas le savoir. Si t'es honnête. Histoire du passé. Laissée en arrière. Pas si lointaine mais tout de même. Histoire suspendue dans le temps et c'est très bien ainsi. Histoire jamais racontée auparavant en tous les cas. À personne. Ni par écrit ni oralement. Peut-être par peur qu'elle ne s'efface de ta mémoire au fil des mots. C'est possible. Cela t'est déjà arrivé. Peut-être cette peur. Ou une autre. Ou la peur n'a rien à voir. Mais ce genre de spéculations t'entraînerait trop loin. À trois, quatre neurones d'ici. Et tu perdrais aussitôt le fil. Celui des mots justement. Alors que c'est déjà bien assez difficile de tenir son cap. Avec ce vent qui souffle. De face et de travers. Sans discontinuer. Ce vent de la société ou comme on voudra appeler cette force qui couche les êtres d'un coup sur le côté. Le bas-côté de leur chemin. Même pas le temps de dire ouf sont plaqués au sol. Ratatinés comme des crêpes. Avant d'être emportés par ce vent qui n'est pas le leur et les éloigne à toute vitesse d'eux-mêmes. On les voit un instant s'agiter dans les airs, un sourire béat aux lèvres, parfois un sourire béat, comme heureux d'être débarrassés de leur sort, cela peut se comprendre. Ils ne sont bientôt plus qu'un point minuscule et hargneux et bavard à l'horizon. Ou une petite fumée noire et torve comme lorsqu'on mouche une bougie entre le pouce et l'index. Quoi qu'il en soit jamais tu n'as raconté cette histoire à quiconque. Pas même essayé. Essayer cette fois. Ne serait-ce que pour te tenir compagnie. T'accrocher à quelque chose dont toi-même puisses te dire certain. De résister au vent soit capable. Tu ne dis pas : Te tenir chaud. Ce serait très exagéré.
Pour les mêmes raisons ne rien dévoiler de son apparence physique. Malgré le plaisir que tu aurais à ressusciter ici et maintenant tantôt avec des mots ravissants sa bouche et sa peau et ses petits seins et ses cheveux et certain détail anatomique au niveau des ischio-jambiers. Drôle comme ça te revient d'un coup, ce détail anatomique, au niveau des ischiojambiers. L'avais totalement oublié. À moins que ça ne s'appelle le deltoïde. Sais plus. Confonds toujours. Tantôt avec des mots salaces. Tu allais oublier de clore la répétition. Pardon. Rien dire non plus de son très jeune âge et de son milieu social inversement proportionnel. Tu pourrais avoir des ennuis. N'y tiens pas. Encore moins parler de la ville où tu l'as rencontrée. Comme si cette ville avait la moindre importance. Comme si V n'était pas elle-même rues et avenues et arcades et lumières et abribus et quartiers mal famés dans le noir. En tous les cas cette nuit-là. Lorsqu'elle vint vers toi et te prit la main et t'emmena chez elle pour te confier son secret. Pas sûr que ce serait encore le cas si tu la rencontrais aujourd'hui. Tout ne se tient tellement que dans la gueule du temps. S'effondre l'instant d'après. Le plus souvent s'effondre. À ton avis. D'après ton expérience. Mais il ne s'agit pas de toi ici. Il s'agit de V. De cette nuit où elle te révéla le romanesque de son existence. L'expression est pompeuse mais tu n'en trouves pas de mieux appropriée.
© J'ai Lu, collection Nouvelle génération. Remerciements aux éditions Flammarion.
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