A propos de Greg Egan, je lisais quelque part : "Il y a la science-fiction "avant Greg Egan", la science-fiction "après Greg Egan" et, plus important encore, la "science-fiction de Greg Egan". Je ne me souviens plus où ? Toujours est-il que cette affirmation est parfaitement exacte. Je ne sais pas en quelle estime les lecteurs de ce blog tiennent la science-fiction (cette "littérature pour "débiles, geeks boutonneux et adolescents rêveurs", si l'on s'en tient à l'avis général, qui n'est, heureusement, jamais le bon) mais la SF selon Egan, c'est un peu comme la philosophie selon Deleuze... Egan est un auteur difficile (très) mais tellement passionnant. Le littéraire que je suis, a bien été obligé de se faire mal pour passer outre les idées préconçues sur la littérature mais - surtout - sur la réalité (dont la physique, la chimie, les mathématiques, le chaos, la psychologie mais aussi tout bêtement, la sexualité, l'amour, l'humanité sont les principaux ingrédients, comme dans les histoires d'Egan) à l'aune de l'esprit visionnaire d'un auteur de cette trempe.
Première bonne nouvelle, la version d'Axiomatique publiée par Le Bélial est bel et bien la version américaine originale. Soit, 18 nouvelles publiées en tout (les éditions DLM avaient déjà publié, deux fois 4 nouvelles, dans deux recueils différents, et une, isolée, sous le format d'une novella).
Deuxième bonne nouvelle, la traduction est impeccable (ce qui n'est pas un mince soulagement, les lecteurs de SF le savent bien)
Au final, Axiomatique se compose donc d'une série de savoureuses petites nouvelles, globalement assez facile à lire comparée aux romans de l'auteur. Comme son titre l'indique, chaque histoire illustre un thème. Des drogues qui brouillent la réalité et provoquent la conjonction des possibles. Des perroquets génétiquement améliorés qui jouent En attendant Godot. Des milliardaires élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs passions esthétiques. Des femmes qui accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire son corps. Des enlèvements pratiqués sur des répliques mémorielles de personnalités humaines. Des fous de Dieu inventant un virus sélectif reléguant le SIDA au rang de simple grippe. Des implants cérébraux altérant suffisamment la personnalité pour permettre à quiconque de se transformer en tueur... Comme l'écrivait si bien Christo Datso : Egan s'en prend à ces mirages de l'identité que sont la morale ("Axiomatique"), la mémoire ("le Coffre-fort"), l'enfant ("le Tout-P'tit") et le corps ("la Caresse"). Toutes sont prospectives tout en se situant dans un futur proche, presque aujourd'hui, comme c'est le cas pour la bonne science-fiction. Les textes d'Egan sont souvent ironiques et très noires, concernant notre futur technologique. Lire Axiomatique est une activité viscérale, car à l'instar d'un David Cronenberg, la fiction d'Egan touche à ce que l'on a de plus intime. Ici pas de voyages spatiaux, d'extra-terrestres et de bataille à l'épée laser (ne vous fiez pas à la couverture). Egan examine avec la minutie d'un chirurgien (j'allais dire d'un Ballard, mais Ballard n'est pas un scientifique et il est bien faible comparé à Egan finalement) les mœurs, les sentiments, les élans de personnes, nous, plongées dans le bouillonnement des découvertes scientifiques de notre ère (biotechnologie, xénobiologie, génétique, nanotechnologie...) Au fil des pages, le lecteur acquiert le sentiment poignant de n'être qu'une petit chose, un homoncule n'ayant finalement que très peu d'expérience, en comparaison de ce qu'est la vie biologique et son évolution.
Bref, Axiomatique fait parti de ces livres renversant. De ceux qui vous changent. A propos de Jeff Noon, j'ai été gentil. Bon, d'accord j'ai un peu insisté. Mais à ceux qui s'extasie sur Palahniuk, Ballard, Thomas Pynchon ou Jonathan Littell, je conseil impérativement la lecture d'Axiomatique de Greg Egan.