Le roman est ramassé, une grosse centaine de pages et s'organise selon un dispositif assez classique : le personnage, un tueur en série homo psychotique, raconte, plus qu'il ne les confesse, ses crimes, en alternant le récit de ceux-ci avec des révélations progressives sur ce qui l'a mené jusque là, et plus particulièrement sur la relation qu'il a entretenue (ou pas) avec son propre père.
Dit ainsi,
Fête des pères n'a rien d'exaltant, ni de très stimulant. C'est sans compter sur la phrase de Sebhan qui réussit à faire de cet ouvrage une belle révélation d'horreur par sa précision et sa cruauté. L'exposé des crimes du narrateur se situe à mi-chemin entre le récit sadien, pour sa répétition, son ennui, son cours inévitable, et la déambulation pasolinienne, pour sa beauté mélancolique et l'intensité de son désir. Le « héros », clivé, répète sans fin le même crime. Il recherche un idéal masculin (la figure du père) incarné par un mystérieux Mansour - le Victorieux en arabe - (tantôt un musicien, tantôt un simple amant de passage) et le traque parmi les prostitués. Le dégoût inspiré par ces êtres décevants, leur bite, leur corps, leur braguette, le ramène à un traumatisme originel, qui sera dévoilé à la fin, et à une culpabilité qu'il transforme en pulsion sadique.
Du coup, chaque scène est répétée à l'infini : parade pré-nuptiale, négociation, acte sexuel... explicite et mise à mort de l'amant. Le héros rentre chez lui et s'effondre avant que le besoin le reprenne. Sebhan parvient, sans trop de mal, à nous faire prendre cette histoire au sérieux, en nous capturant dans son rythme et sa scansion de dingo. Son personnage est bien installé et traversé d'éclairs de lumière, de tendresse presque, de réminiscences joyeuses : l'amitié avec un jeune garçon nommé Arabica, dans l'adolescence, une liaison qui dure un peu plus longtemps qu'une autre.
La défaite en chantant
L'alternance des séquences cliniques et d'effondrement sur soi est de toute beauté et constitue le principal attrait du livre par delà le récit des meurtres lui-même. En creux, le romancier évoque la masculinité ainsi que les contradictions d'une culture (arabe, disons) avec les valeurs contemporaines. Le rapport du père et du fils se déploie dans l'anormal depuis le respect/irrespect d'une tradition qui n'existe plus. L'intensité portée par le discours du narrateur est en partie le produit d'une transgression qui ne peut pas être digérée par une morale désuète. La révélation finale renforce cette lecture en même temps qu'elle poursuit la sublimation du père en conscience morale. Comme souvent, la souffrance est d'emblée à l'intérieur de l'être.
Il y a une beauté crépusculaire dans ce roman, une composante hypnotique qui se décrit assez mal mais saute aux yeux qui lisent. Il faut parfois faire confiance à sa rétine et à ce qu'elle retient d'un livre. Fête des Pères fait cet effet : une empreinte désagréable qui vous tient longtemps après la fin comme l'image du visage de l'assassin sur la pupille d'un mort.
Gilles Sebhan, Fête des pères, Denoël, 2009.
Benjamin Berton
Le 24 mars 2009