Les Grandes espérances du jeune Bedlam de George Hagen



Critique

Note du livre L'ombre de Dickens

Lecteurs

Votre note

L'ombre de Dickens



Le rythme éditorial ne suit malheureusement pas toujours le rythme du cœur. Sorti en avril 2008, Les Grandes espérances du jeune Bedlam est un roman qui reste, quelques mois plus tard, l'un de nos préférés de l'année, en plus d'être un cadeau idéal pour Noël. Comme son titre l'indique, Les Grandes Espérances... de George Hagen lorgne en effet ouvertement du côté de Charles Dickens.
Au nom du père

Sur le plan formel, Les Grandes espérances... est un livre d'apprentissage XXL en forme de chronique familiale, qui suit une trame chronologique tendue entre la seconde moitié du XIXème siècle et les années qui suivent la Première Guerre Mondiale. Il n'y a guère que les anglo-saxons, aujourd'hui, qui savent dérouler ce genre de format sans que cela ressemble à des romans du terroir ou à des sagas familiales pour téléfilm. La première partie, la plus impressionnante et la plus virtuose, nous place dans les pas d'un jeune gars, Tom Bedlam, élevé par sa mère au Sud-Ouest de Londres, dans le quartier de Vauxhall. Tom et sa mère vivent dans les jupes sales et appauvries de la révolution industrielle : Mrs Bedlam est un peu dérangée, travaille dans une fabrique. Son fils est un bon garçon de cette époque qui essaie de faire entrer ses rêves (devenir médecin) dans une vie beaucoup trop petite, et « éclairée » seulement par les apparitions très rares de son père : un comédien (raté) qui les a abandonnés à la naissance.

Le coup de génie de George Hagen, et sur lequel repose la magie de ces Grandes Espérances, est d'avoir inventé ce père : William Bedlam, un artiste raté matamore, loser magnifique, escroc, père attachant, enfantin et cruellement égoïste, qui retourne la convention dickensienne selon laquelle il y aurait des bons et des mauvais personnages et pas grand-chose d'autre au milieu. William Bedlam nous apparaît, par les yeux de Tom, comme un type haut en couleurs dont, comme son fils, on gobera jusqu'à sa dernière apparition (Hagen nous fera le coup au moins cinq ou six fois) la sincérité. Bedlam est en fait un sale enfoiré. Acteur dans des pantomimes de rue, ce mendiant, ivrogne et menteur se paiera sur le dos de son fils tout au long du bouquin, lui faisant subir les pires humiliations. Bedlam abandonne son fils dans la rue, après l'avoir soulagé de ses économies, la veille de la rentrée scolaire. Bedlam lui pique sa bourse d'études sur un prétexte fallacieux et revient à la charge, jusqu'à la fin, alors que son fils a plus ou moins fait sa vie. Il y a du génie dans ce manipulateur là et une sorte de grande naïveté dans le Mal qui le fait passer tout du long pour un type presque sympathique.

La vie de Tom, qui constitue le fil rouge du roman, ne sera en définitive qu'une tentative de s'extraire de ce lien paternel à la fois douloureux et incontournable. Hagen considère, comme Dickens, que notre futur est le produit de notre passé, des conditions affectives et sociales dans lesquelles on a grandi.

Un homme simple

Plus tard, Tom Bedlam devient (c'est l'objet de la seconde partie) un homme bien. Il rencontre des femmes, aime d'amour et se marie. Il y a de splendides séquences à l'anglaise dans la seconde moitié du livre qui correspondent à la jeunesse de Tom : des histoires d'université, d'ascension sociale et de choix romantiques plus ou moins déchirants, un mélange de Charlotte Sometimes, la chanson, et d'Henry James qui sont presque aussi formidables que les premières années londoniennes. Hagen n'a pas son pareil pour nous faire partager cette vie d'homme qui s'extirpe de son passé et se tourne vers le futur, et que l'on sent vivrer de courage, d'envie et de douleur, à chaque page entre nos doigts. Tom Bedlam embarque avec son épouse pour l'Afrique du Sud, où, sur un nouveau continent, il va graver son histoire. Des peines, des joies, des déchirements, des renoncements : le passage d'une vie, fugace, grandiose et dérisoire.

Si Les Grandes Espérances... a tous les tours extérieurs du mauvais bestseller (on passe du destin de Tom à celui de ses enfants, il y a des sentiments gros comme des éponges, un travail de marionnettiste aux fils épais), il constitue en vérité un roman épique et d'époque époustouflant de justesse et d'intensité. Hagen écrit simple et sans pathos. Il n'y a pas un mot de trop et le tout est emballé avec une certaine virtuosité qui laisse filer le temps, le rattrape, alterne les séquences narratives, les courriers, les flashs d'actualité sans commettre la moindre erreur de composition. On se dit à la fin du roman, comme un idiot ravi, que « c'est beau et difficile la vie d'un homme », qu'on a grandi un peu avec le récit de celle-ci et qu'on aurait aimé que le rêve enchanté dure mille ans encore. Rien de plus, rien de moins.

George Hagen, Les Grandes Espérances du jeune Bedlam, Belfond, 2008.

Benjamin Berton

 

Le 16 décembre 2008
Sur Flu : toute l'actu littéraire sur le blog livres