| . | Entretien avec Hannah Tinti |
| . | Entretien avec Simon Liberati |
| . | Entretien avec Colson Whitehead |
| . | Entretien avec Andrew Sean Greer |
| . | Entretien vidéo avec Marie Ndiaye |
| . | Les interviews Livres |
| . | Entretien avec les traducteurs de Dan Brown |
| . | Les Belles étrangères |
| . | Top des livres apocalyptiques |
| . | Berlin selon Jean-Yves Cendrey |
| . | Les écrivains à la télévision |
| . | Articles Livres |



L'aventure au féminin
Pour ceux qui seraient en recherche de références pour se décider, le roman évoque, avec toute la force et la magie d'une écriture néoclassique (pas un mot de trop, des faits, des faits, des faits), l'univers formidable du film L'Homme qui voulait être roi (et la nouvelle de Kipling dont il est tiré), ce vieux film avec Sean Connery et Michael Caine qui racontait la destinée incroyable de deux aventuriers devenus rois d'un royaume timbre-poste jusqu'à ce que l'un des deux se prenne trop au sérieux. L'histoire de James Brooke est rigoureusement identique à celle-là et portée par un souffle épique et un charme que seule la colonisation intervenue dans la première partie du XIXème siècle pouvait offrir à nos imaginations occidentales (ah, les « bienfaits de la colonisation » dans la littérature).
Ancien lieutenant de l'East India Company, James Brooke est un jeune homme bien sous tous rapports qui se cherche un destin. Après quelques épisodes peu reluisants, c'est décidé : il sera aventurier au lieu d'être négociant ou fonctionnaire comme l'y incitait sa famille. Il fait quelques allers-retours entre la Mère Patrie et les Indes, avant de revenir à Sarawak, un royaume minusculement grand situé dans le Nord de Bornéo (actuelle Malaisie). Par un concours de circonstances et avec un peu d'habileté manœuvrière, Brooke parvient à annexer la région et à se faire proclamer Rajah... rajah blanc donc. Le roman raconte, entre 1835 et 1946, les tribulations du royaume de Sarawak et de la famille Brooke, incarnée par trois rajahs successifs aux personnalités très différentes.
Fresque moderne
Les Rajahs Blancs se déploie dès l'accession de Brooke à mi-chemin entre le récit d'aventures (description des mœurs de Sarawak, de la société de l'époque, des progrès économiques et des intrigues, alliances, virées en terres ennemies) et la plus traditionnelle évocation de la vie de cour (lignage, Points de Vue Image du Monde, amours, filiations, lutte pour la couronne,...). L'alchimie entre ses deux genres fait la vraie originalité du récit de Wittkop qui, par la précision de son écriture et son savoir-faire dans l'agencement des faits (la narration se déploie sur quasiment 100 ans, ce qui n'est jamais simple), réussit non seulement à créer un sentiment extraordinaire de proximité avec la famille Brooke mais aussi, et c'est plus rare, à nous dépeindre l'épisode colonial comme une recherche d'osmose réelle entre deux cultures. La spécificité des Rajahs Blancs, qui leur permettra de durer autant, est qu'ils ne se comportent pas tant en prédateurs du monde conquis qu'en agents pacificateurs et accélérateurs de destin. Les pages où Charles Brooke, le second Rajah, entreprend de développer le royaume et de le propulser dans la modernité sont épatantes. Wittkop tente des séquences sublissimes où le Rajah fait des plans sur la comète agricole, le commerce des matières premières.
Plus globalement, c'est la situation elle-même qui offre à l'auteur des sujets et des objets de description évocateurs. Encore ne fallait-il pas se rater avec une matière première aussi forte et suggestive : le décorum de la colonisation britannique avec ses vêtements, sa langueur et ses coutumes est à lui seul charmant. Sa confrontation avec l'univers rude de Bornéo offre des effets de contraste épatants. Les Rajahs gardent le contact avec le pays (les retours en Angleterre sont savoureux et particulièrement lorsque Wittkop laisse fuiter les réactions de la Reine) mais vont peu à peu s'essouffler. Alors que le premier et le deuxième Rajah étaient complètement investis par leur mission et l'amour de leur pays d'accueil, le reste de la lignée entre quelque peu en décadence. La survie est plus difficile. Le sang se gâte et les Rajahs Blancs devient autre chose. Ce qui nous paraissait une situation originale mais finalement acceptable devient une cocasserie de l'histoire, une aberration. Wittkop montre comment le royaume va tout en résistant à la dissolution devenir une sorte d'absurdité politique. Cette partie du livre est la plus éprouvante pour le lecteur (elle est moins romantique que les précédentes) mais achemine le roman vers sa morale (qu'on se gardera bien d'énoncer).
Plutôt que de conclure en beauté, on se contentera de donner quelques lignes tentatrices (il y a aussi des pirates, pour ceux qui aiment ça) : « Le parc de l'Astana était source de joie depuis que les jardiniers s'appliquaient à dompter l'herbe anglo-indienne ou love-grass, la seule dont là-bas on puisse faire des pelouses. Sous la voûte d'arbres gigantesques, parmi les éventails de palmes et l'éternel bouquet de noces de frangipaniers, une flore éclatante épanouissait ses calices : hibiscus, anthuries, ixoras, cannas, orchidées et partout la cascade rose et blanc des bougainvillées qu'en malais on appelle bunga kertas, fleurs de papier. Entre les gerbes d'ilang-ilang, les tombes des anciens pengiran s'enfonçaient doucement dans la mousse. » Dire qu'il y en a qui vont sur la Côte d'Azur après ça.
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z