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Néoclassique sur sa forme, versaillais (dirions-nous jadis), petitement droitier (à la façon des hussards, Nimier & co qu'il affectionne, de Nourrissier et de quelques autres), le roman est une autobiographie soignée (et joliment écrite), un brin romancée mais littérairement inepte et mise en scène maladroitement par l'ancien ludion de la scène littéraire hexagonale. Comme Sarkozy depuis quelques mois, l'homme Beigbeder a changé. Il n'est plus INTERIEUREMENT cette créature spectaculaire qui lui a permis de s'imposer en quelques (petits) romans au firmament des lettres médiatiques, mais une sorte de héros vacillant et romantique, un albatros sans ailes qu'on a capturé un matin pour l'amener de sa réserve naturelle (les boîtes de nuit) vers des terrains plus hostiles (la réalité, une cellule de commissariat).
Le ridicule de la situation (imaginez la scène : un albatros qui s'éclate au Chic Macumba mais n'en pense pas moins, et qu'on chasse au filet parce qu'il a sniffé une ligne de nourriture pour poissons sur le capot d'une batmobile) n'est pas ce qui étouffe Beigbeder. Il fait de son arrestation en janvier 2008 pour consommation de stupéfiants dans la rue, en compagnie d'un ami (appelé le Poète ici, et sans conteste le « personnage » le plus catastrophique et grotesque de l'ouvrage), le pivot narratif de son autobiographie. Le livre est presque par nature et partout rabaissé à la hauteur de l'événement : insignifiant, snob et pipolo-fascinant. Ce qui veut dire beaucoup pour quelqu'un (on imagine que l'homme Beigbeder a été sincèrement marqué par cet épisode) ne veut pas dire grand-chose pour tout un chacun. On ne peut s'empêcher en bon moraliste de se dire que c'est bien fait. On nous pardonnera de ne pas compatir une seule seconde avec un type qui a toutes les cartes en main et les gardera, quoi qu'il arrive, jusqu'à la fermeture du tiroir-caisse. Revanche sociale ? Lutte des classes ? Ce n'est pas ce qui gâche la lecture du livre de toute façon.
Beigbeder est arrêté et passera la nuit en garde à vue. Dont acte. Bouleversé par les conditions de détention (le commissariat du VIIIème arrondissement, puis un Dépôt un peu plus loin), Beigbeder est secoué jusque dans sa mémoire. Il se lance dans une analyse autobiographique qui vise à lui faire recouvrer les esprits, à occuper le temps et à expliquer la malédiction. L'écrivain ne garde plus aucun souvenir de son enfance. Il va la réinventer et tenter, par ce moyen, de se recomposer. Un roman français conduit des aller-retours entre la vie des Beigbeder (aristocratie basque vendeuse de spa, fortunée, devenue par la « force du destin » haute bourgeoisie capitaliste : entendre petite décadence et gros moyens, mal-être Lacoste entre New York, Neuilly et non-dits post-catholiques) et la souffrance du gardé à vue qui découvre (un peu) les lois du plus faible.
L'évocation de la jeunesse de l'écrivain est ce qui fonctionne le mieux ici : Beigbeder est appliqué, souvent brillant. Il remonte en bon saumon la lignée familiale, croque des scènes à la fois nostalgiques et chargées en références culturelles. L'homme connaît ses classiques et sait que l'exercice est périlleux. Il a Scott Fitzgerald à main droite, Proust à main gauche, et comme toujours Bret Easton Ellis qui le regarde dans les yeux de l'étage supérieur (Lunar Park). Il s'en tire avec les honneurs lorsqu'il décrit sa complicité avec son frère, la vie familiale, les affres de la haute bourgeoisie. Même plombées par ses sempiternels aphorismes (Wilde, sors de ce corps trop petit pour toi !), ses séquences sont délicieuses et transpirent l'humanité qui manquait à ses romans poseurs. On sourit quand il name-droppe quelques marques disparues et on danse avec plaisir sur ses K7 BASF.
Malheureusement pour le livre, le reste n'est clairement pas à la hauteur. La dynamique autobiographique ne fonctionne pas. On ne croit pas à cette histoire de perte de mémoire (et lui non plus - il tente à quelques reprises de faire disparaître les grosses ficelles d'écriture qui tiennent les pièces ensemble) et encore moins à cette soudaine insurrection contre la dureté du pouvoir, l'injustice de la justice. Beigbeder pique sa crise en cellule et découvre l'horreur des « prisons » françaises. Ce qui est (sûrement) un cri du cœur horripile et ressemble à un caprice de star. S'il est difficile de moquer l'expérience individuelle, ce que la littérature en retire est un vaste éclat de rire. Lorsqu'il épingle le Procureur de la République en le caricaturant en fonctionnaire envieux (le gars le garde une nuit de plus), Beigbeder écrit mal. Il faut tourner sa haine sept fois dans sa bouche avant d'écrire. Il manque quelques tours ici. Lorsqu'il s'insurge contre la saleté, la torture psychologique aux portes de Paris, Beigbeder écrit mal. C'est tout ce qu'on retiendra. Les intentions ne sont pas mauvaises mais la manière s'est perdue en route, haine traumatique mal digérée, grand écart social qui déchire l'entrejambe. Il ne suffit pas de mettre un orteil dans le monde réel pour pouvoir en parler. Le scooter de Angot s'en souvient encore et ne s'en tirait pas si mal en comparaison.
Si Un Roman Français est l'événement littéraire français de la rentrée (qui l'a dit ?), je suis le quatrième fils biologique de Michael Jackson. On peut être touché par le propos et la force de la mise à nu mais impossible de pardonner les fautes techniques de l'écrivain, les énormes faiblesses d'un travail qui comble ses lacunes par un surplus d'émotion, la puérilité sociale étonnante et immense qui anime un auteur jadis « conseiller politique ». Un roman français est un beau document, un estimable travail confessionnel, mais qui contient insuffisamment de littérature pour se hisser à la hauteur de ses modèles. On aurait pu attendre de Beigbeder, sur cet exercice imposé et balisé, qu'il détourne l'académisme par la voie de la fantaisie (Lunar Park et le vrai point fort de l'auteur). Il choisit, au contraire, de l'escalader par la face Nord et sombre dans le pathétique de situation. Dommage mais touchant.
Frédéric Beigbeder, Un roman français, Grasset, 2009.
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- La critique des autres livres de Frédéric Beigbeder: Au secours pardon, 99 francs, Nouvelles sous ecstasy.
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