Frank Miller, auteur star du comics (et roman graphique) américain où il s'est fait connaître par ses relectures noires de Dardevil et Batman, est devenu célèbre auprès du grand public en co-réalisant avec
Robert Rodriguez l'adaptation de son non moins célèbre,
Sin City. Originaire du Vermont, il se découvre rapidement une passion pour la bande dessinée afin d'échapper à une réalité qui l'ennuie. Ses maîtres sont alors
Jack Kirby ou
Will Eisner, deux papes de la BD outre Atlantique, mais aussi le cinéma : Hitchcock beaucoup, ainsi que tout le film noir américain, avec ses sources littéraires (
Raymond Chandler), ou encore
Akira Kurosawa. Après avoir déménagé pour New York et s'être fait connaître dans le milieu des fanzines, Miller décroche ses premières planches dans
The Twilight Zone pour Golden Key Comics. On est alors en 1978, et il ne tarde pas à collaborer sur plusieurs projets pour DC Comics et Marvel, les deux maisons mères du genre en Amérique. L'expérience lui permet de signer quelques aventures pour Batman, un personnage qu'il retrouvera un peu plus tard, ainsi que Spider-Man, notamment dans un double épisode où l'homme araignée côtoie Dardevil, l'avocat aveugle aux sens décuplés. Le personnage intéresse Miller qui demande à la Marvel de prendre en charge à lui seul les aventures du héros. Ce qui est chose faite dès 1980 : Miller commence alors à infuser ses références au film noir et à rendre le personnage plus réaliste. Il invente également le personnage d'Elektra et les histoires se font toujours plus sombres. Le succès est au rendez-vous, les fans suivent assidûment les aventures de Dardevil, et Miller devient l'un des auteurs de comics les plus réputés de la profession. Après avoir abandonné le personnage, il reviendra à plusieurs reprises pour des numéros spéciaux, mais déjà un autre super héros l'attend, chez le concurrent, Batman.
Mais avant de revenir à Batman, qu'il a déjà croisé en 1980 pour un numéro spécial de Noël, Miller et le scénariste
Chris Claremont lancent un spin-off des X-Men autour de l'un de ses personnages phares, Wolverine. Une histoire en quatre parties où l'auteur s'inspire de son intérêt pour le cinéma japonais : le super héros devenant sujet à un conflit intérieur digne d'un samouraï, partagé entre son sens de l'honneur et sa nature animale. La mini-série est un succès critique et public, et cette relecture servira de socle à
Bryan Singer pour son adaptation d'
X-Men au cinéma. Miller s'envole alors pour Los Angeles, quitte la Marvel, et signe chez DC Comics qui lui offre l'opportunité d'assumer l'écriture et le dessin d'une mini-série,
Ronin, sa première création originale, dont il supervisera le moindre détail, toute la conception. A nouveau inspiré et influencé par le cinéma japonais et les mangas (notamment
Lone Wolf and Cub de Kazuoi Koike, que plus tard il fera édité en anglais), Miller imagine l'histoire d'un samouraï sans maître, un ronin, réincarné dans un New York situé dans un futur proche et fantasmatique. Le comics fera date, non seulement pour sa forme, mais aussi parce que l'auteur redéfinit complètement les règles de l'industrie en réussissant à un imposer un comics d'auteur qui soit également populaire, et donc commercial. La violence et la noirceur de
Ronin n'ont pas effrayé le public, bien au contraire. Nous sommes alors en 1984, et Miller ayant fait ses preuves chez DC, l'éditeur lui confie l'un de ses héros principaux et historiques avec Superman, Batman.
Dark Knight et Sin City
En 1986, Frank Miller a carte blanche et toute la confiance de DC, il peut enfin livrer sa vision de Batman. Ainsi sort une mini-série en quatre parties dans une nouvelle collection plus luxueuse,
The Dark Knight Returns. A nouveau scénariste et dessinateur, Miller imagine Bruce Wayne en quinquagénaire névrosé, personnage tourmenté et retiré après la mort de Robin, son ex acolyte. Il doit revenir pour combattre le crime dans une Gotham City contaminée par la violence. Le super héros affronte ses ennemis de toujours, Double Face et le Joker, non sans trouver en eux un miroir à sa propre nature, bouleversant les codes éthiques auxquels il tente désespérément de s'attacher. Lancé à la même période que
Watchmen d'
Alan Moore, le
Dark Knight de Miller fait l'effet d'un coup de tonnerre dans le monde du comics. Enfin un comics adulte, sombre, violent, abordant des thèmes dont l'ambiguïté et les résonances symboliques ou politiques ont d'habitude peu leur place dans le genre. Le succès de cette relecture, associée à celle d'
Alan Moore dans une autre adaptation de Batman,
The Killing Joke (1988), serviront non seulement de source d'inspiration aux films de Tim Burton (
Batman et
Batman : le défi), mais aussi à toute l'industrie du comics.
The Dark Kinght influençant profondément le monde de l'édition, parfois jusqu'à la caricature, tout le monde y allant de son super héros dépressif et torturé, d'une redéfinition post moderne nourrie aux mythes ou à la psychanalyse. Devenu leader de cette nouvelle tendance, Miller revient ensuite à Dardevil comme scénariste sur
Dardevil Born Again, dessiné par David Mazzuchelli. Ensemble, les deux hommes signent également en 1987 une autre aventure de Batman,
Batman : Year one, dans laquelle ils reviennent aux origines du héros.
Malgré le succès, la notoriété et l'argent que Miller a apporté à DC, celui-ci s'embrouille avec l'éditeur. Un désaccord autour d'une politique de censure, qu'il mène entres autres avec
Alan Moore, le pousse à prendre congés définitivement pour lui préférer l'indépendant et nouvelle star montante, Dark Horse Comics. Désormais fervent militant contre la censure et auteur influent du
Batman de Burton, Miller fait un premier tour par Hollywood comme scénariste sur
RoboCop 2 (Irvin Kershner, 1990), hélas sa vision beaucoup plus sombre du plus célèbre des flics robots sera largement nuancée par les studios, et le film un vrai nanar. De retour aux planches après cette mauvaise expérience, il signe pour Epic Comics
Elektra Lives Again, un graphic novel autour de la résurrection de l'héroïne qu'il avait créée ; puis dans la foulée, en collaboration avec Geof Darow, il écrit le scénario d'
Hard Boiled, une mini série ultra violente et satirique, avant d'entamer avec le dessinateur de
Watchmen, Dave Gibbons,
Give Me Liberty, une autre satire sociopolitique et violente en quatre épisodes. Miller et Darow se retrouveront en 1995 sur
Big Guy and Rusty the Boy Robot, un hommage en forme de déconstruction destinée aux fans d'animation japonaise, de
Godzilla en passant par
Astro Boy. Le comics donnera lieu en 1999 à une adaptation en dessin animé pour Fox Kids. Mais le choc arrive en 1992, chez Dark Horse, avec sa série originale et chapeauté de A à Z par le maître,
Sin city. Une relecture post moderne et ultra violente du film et roman noir américain dans un noir et blanc tranché et révolutionnaire. Miller est alors en avance sur son temps, ou pile dedans, il annonce déjà le cinéma de Tarantino. La série sera récompensée de 4 Will Eisner Award.
Du graphic novel à Hollywood
Sin City sera le chef d'œuvre de Frank Miller, tout de l'écriture, des thèmes, de la vision au style captiveront des lecteurs de par le monde. La série deviendra une référence majeure des comics américains et de la bande dessinée en générale. Il a réinventé le pulp en le modernisant, a su se nourrir de ces influences, de
Raymond Chandler à
Samuel Fuller,
Fritz Lang,
Orson Welles ou Robert Siodmark, avec une maestria inédite et fondatrice. Les studios hollywoodiens tenteront alors de le convaincre à vendre ses droits pour une adaptation, mais Miller, après son expérience désastreuse sur
RoboCop 2 et
RoboCop 3 (pire que le précédent), refuse obstinément de voir son bébé non respecté à la lettre. Il faudra attendre ainsi l'arrivée de
Robert Rodriguez, fan hardcore de l'œuvre de Miller, pour que le projet voie le jour. Mais l'homme ne fut pas si facile à convaincre. Rodriguez propose d'abord à l'auteur un story board animé composé de diverses planches de
Sin City. Miller refuse, pas encore convaincu. Obstiné, Rodriguez propose de tourner une bande démo. Le réalisateur a fondé son studio d'effets spéciaux, Troublemaker Digital, et celui-ci a déjà fait ses preuves sur des films comme ceux de la série
Spy Kids. Miller accepte, et se retrouve ainsi à co-réaliser une des histoires courtes de
Sin City avec
Josh Hartnett. Le résultat séduit Miller, l'image, entièrement trafiquée, colle parfaitement au comics, peut-être un peu trop diront les détracteurs du film. Mais c'est une autre histoire, car le succès est au rendez-vous et le film devient automatiquement culte. Rodriguez, fidèle et loyal, ira même jusqu'à se désolidariser de la Director's Guild afin que le nom de Miller apparaisse au générique comme co-réalisateur. Une belle preuve d'amour.
Mais la carrière éditoriale de Miller ne s'arrête pas à
Sin City. En 1998, il signe
300, une vision très personnelle et plutôt libre de la bataille des Termopyles menée en - 480 par le roi Léonidas 1er. L'ouvrage sera adapté en 2007 par
Zack Snyder au cinéma, selon un procédé technique similaire à celui de
Sin City et permettant de coller au plus près des aspects graphiques de la BD. L'esthétique un rien fascisante du film et le propos ambigu seront régulièrement pointé du doigt par la critique, ce qui n'empêchera pas le public d'affluer en masse, sidéré par l'aspect visuel d'une œuvre qui ne fait pas dans la dentelle. On ne s'étonnera toutefois pas de savoir que Frank Miller est un néo-conservateur convaincu pour qui nous sommes en pleine guerre de civilisation - ce qui lui fera dira que l'Amérique manque de fermeté dans son combat contre le terrorisme, tout en justifiant l'invasion en Irak. Quatre ans après la sortie de
300 en librairie, Miller se réconcilie avec DC et revient à Batman en signant
Dark Knight Strike Again, avant d'écrire le scénario d'
All Star Batman and Robin the boy wonder en 2005, dessiné par Jim Lee. Après avoir annoncé une nouvelle lecture du super héros en 2006,
Holy Terror, Batman, où l'homme chauve souris aurait affronté des terroristes d'Al Quaeda, Miller semble avoir abandonné le projet pour le mener ailleurs. En attendant, convaincu par l'adaptation de
Sin City, Miller se lance en solo derrière la caméra pour
The Spirit (2008), une adaptation cinématographique du comics de
Will Eisner dont l'esthétique semble un décalque de son travail avec
Robert Rodriguez. Au risque de confondre les deux films tant ils jouent sur les mêmes effets. On retrouve
Samuel L. Jackson et
Scarlett Johansson devant la caméra, et l'ambiance est noir, polar, pulp, post-expressionniste, tout ce que Miller affectionne. Miller travaille enfin sur
Sin City 2 et
Sin City 3, toujours en collaboration avec Rodriguez.