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Année : 1998
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Il y a douze ans, François Cheng publiait le premier ouvrage d’art de langue française jamais consacré à un peintre chinois en particulier : Chu Ta : le génie du trait 1626-1705. Ce fut un succès, que les libraires n’ont sûrement pas oublié ; d’autant qu’il prenait la suite de celui qui avait accueilli, quelques années plus tôt, L’Espace du rêve : 1000 ans de peinture chinoise (les deux titres se sont vendus, au total, à plus de 20 000 exemplaires). Chu Ta (1626-1705) était l’initiateur d’un art non-conformiste qui allait donner lieu, tout au long du XVIIIe siècle, à un vrai feu d’artifice d’audaces picturales – sous l’impulsion, presque toujours, de moines adeptes du bouddhisme ch’an (zen). Avec Shi Tao (1641-vers 1720), c’est la modernité, au sens le plus exigeant du mot, qui fait une entrée fracassante dans l’univers pictural – deux siècles avant que Baudelaire n’en définisse le concept aux yeux des Occidentaux… qui croient encore l’avoir inventée ! Shi Tao n’a que trois ans lorsque la vieille dynastie Ming s’effondre devant l’invasion des Mandchous venus du nord. Son père, de lignée royale, est assassiné après la mort du dernier empereur Ming par les membres de sa propre famille qui se livrent à une lutte fratricide pour le pouvoir. Lutte inutile : les empereurs Mandchous feront table rase du passé, installant pour longtemps sur le trône une impitoyable tyrannie. Le gamin ne doit la vie sauve qu’à la fidélité d’un serviteur qui le confie à un monastère. Il lui faudra apprendre à vivre en cachant son vrai nom. Ce douloureux chemin d’existence, Shi Tao n’aura de cesse de le transcender par son art. Perpétuellement en quête d’une identité dont le monde avait cherché à le priver, mal à l’aise dans sa robe de moine, il sera sa vie durant ballotté entre le siècle et la recherche d’une solitude seule à même, au fond, de calmer son inquiétude. Prisonnier de ses propres contradictions, il demande à son pinceau de lui apporter cette liberté qui dès l’origine lui a manqué. Il peindra comme un enragé (on a conservé de lui plusieurs centaines d’oeuvres), osera tout, de lui faire goûter intimement la saveur douce-amère du monde, qu’il proclame être la clé ambiguë du grand Tout.– réussissant le premier, sans doute, à considérer la réalité non comme un modèle mais un obstacle que le geste de peindre se doit de briser par effraction. Célébré en son temps par les connaisseurs, il laissera avant de mourir un sidérant traité de l’art de peindre, les fameux Propos sur la peinture du moine « Citrouille-amère » (qu’il faut lire dans l’admirable traduction commentée de Pierre Ryckmans, Hermann, 1984) : un texte que nombre de peintres d’aujourd’hui – au premier rang desquels Zao Wu-Ki – considèrent comme la bible de toute pratique picturale libre. François Cheng, l’un des meilleurs connaisseurs au monde de l’oeuvre peint de Shi Tao, a rassemblé dans le présent ouvrage quelque cent tableaux de l’artiste – la plupart en provenance des collections chinoises (Shi Tao, à une exception près, est remarquablement absent des collections françaises). On sait que le public occidental est appelé à découvrir pour la première fois, à la rentrée, les plus hauts trésors de la peinture chinoise, conservés à Taïwan dans le légendaire Musée du Palais : l’exposition, qui se tiendra au Grand Palais à partir du 7 octobre, sera un événement mondial. François Cheng a été désigné pour en préfacer le catalogue. Le dernier tableau qu’auront à contempler les visiteurs, à l’issue de leur longue visite (plusieurs centaines d’oeuvres), sera signé Shi Tao. Dans cette perspective, on peut considérer le présent ouvrage à la fois comme une étude monographique consacrée à l’oeuvre d’un artiste singulier… et comme une sorte d’introduction à la « libre peinture » chinoise. Le volume qu’a imaginé François Cheng obéit dans l’ensemble au même principe d’organisation que son Chu Ta (1986) : d’abord une longue introduction, abondamment illustrée, où il évoque la vie du peintre et sa place dans la tradition chinoise, avant d’analyser les composantes mystérieuses de son génie propre ; puis une libre promenade au fil de laquelle seront présentées une soixantaine d’oeuvres majeures de l’artiste, la plupart reproduites en page de droite (ou en double-page), la page de gauche étant réservée à un commentaire très personnel, éventuellement assorti de poèmes. Bien que Shi Tao utilise surtout l’encre (la couleur, quand elle intervient chez lui, est plutôt un appoint), l’éditeur a voulu que toutes les oeuvres rassemblées dans l’ouvrage soient reproduites en couleur. De même a-t-on élu un papier inhabituel pour ce genre de livres, qui approche de très près la qualité des supports traditionnels de la peinture chinoise. Il ne s’agit pas là d’un simple luxe mais d’une nécessité : seule façon, au fond, de conserver au trait chinois sa fragile mais très opérante magie.
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