François Bon




L'Incendie du Hilton marque le retour de François Bon, le plus web des auteurs français actuels (il anime le blog Tierslivre.net et a créé le site Remue.net), à la forme romanesque, après trois biographies musicales. L'auteur-narrateur est témoin d'un incendie à l'hôtel Hilton de Montréal, pendant le Salon du Livre. Eclairages.

 

Fluctuat: Qui est le narrateur de L'Incendie du Hilton, par rapport à l'auteur?
François Bon: Je ne sais pas qui on est quand on écrit, probablement une sorte d'excès de soi-même, qu'on construit le temps de l'écriture pour débusquer un petit bout d'invisible. J'aime bien la phrase de Roland Barthes, «on écrit toujours avec de soi ».

Les autres voix du texte : le vieil écrivain, les frères Rolin... Expriment-elles vos idées, où s'agit-il d'échanges que vous avez vraiment eus cette nuit là ?
Ce que ce livre interroge dans le temps limité de son récit, c'est comment on passe d'un fait minuscule réel à ses potentialités narratives, voire fantastiques, en quoi ici elles sont liées à la ville, et - indissociablement - à nos lectures. Pas de livre sans auteur, c'est la voix de l'écrivain qu'on cherche en lui, il était donc logique que ces voix s'incarnent dans le passage au roman. C'était un Salon du livre avec de nombreux auteurs présents. Les Rolin ont une spécificité, dans leur vie comme dans leur travail, celle d'aller puiser leurs sources de la littérature loin du monde clos du livre.

Qualifiez-vous de roman L'Incendie du Hilton ?
J'aime bien la définition de D'Alembert : « un roman est un livre qui donne envie qu'on le lise vite ». Flaubert appelait Madame Bovary «moeurs de province », Balzac qualifiait ses livres d'«études de moeurs » ou «études sociales ». Le «roman » n'a jamais été autre chose qu'un déplacement de ses formes, une interrogation sur le monde qu'on doit sans cesse réinventer à mesure, en questionnant devant soi le monde, derrière soi les livres qui nous aident à le déchiffrer. Je n'usurpe pas le genre en donnant à lire cette frontière entre illusion et réel.

Vous comparez longuement l'édition aux jeux de grattage. Est-ce une manière de pointer un dysfonctionnement dans le monde de l'édition ?
Cette rencontre sur l'édition, dans la salle de réunion où prendrait un peu plus tard l'incendie, et décorée de joueurs de foot américains, est réelle. A l'époque, je sortais moi-même de deux ans d'une expérience de collection contemporaine chez un «grand » éditeur. Je n'arrivais pas à un texte qui me satisfasse. C'est juste à la fin du manuscrit, en allumant France-Info dans ma voiture, que je suis tombé sur une discussion concernant la vente des jeux de grattage aux caisses de supermarché. Cela résonnait tellement avec les livres dans les hypermarchés, la loterie des prix littéraires, que j'ai écrit ce chapitre dans la nuit, sans relire.

Vous évoquez le 11 septembre à la fin du texte. L'incendie dont vous avez été témoin a-t-il été un traumatisme, comme un 11 septembre à petite échelle?

Etre évacué d'une tour à 2 heures du matin, dans le contexte d'une grande ville d'Amérique, en novembre 2008, comment ne pas retraverser intérieurement les images du 11 septembre. J'en parle dès le début du livre. La différence, au Hilton, c'est qu'il ne s'est rien passé. Pas besoin de parler de traumatisme : on s'accroche à un petit gravier, mais les petits graviers peuvent faire dérailler tout un train.

Le texte distingue les livres verticaux, sur les rayons de nos bibliothèques, des horizontaux, les nouveautés exposées. Puis vous séparez les livres « à soi » de ceux qui en « organisent la circulation, le commerce ». Dans votre conception, il y a donc deux sortes d'objets livres ?
Le Salon du livre de Montréal, qui succédait dans le même lieu au Salon du chat, et ouvrait la semaine suivante au Salon du mariage, est sur trois niveaux souterrains. Une accumulation à la fois gigantesque et hiérarchisée. Je n'y vois de morale que celle du commerce. Mais laissez-nous libres d'y réfléchir...

On peut voir dans cette nuit le portrait de l'écrivain désarmé, sans plume, sans ordinateur, mais aussi prisonnier de son environnement.
La plume, il y a longtemps que je ne m'en sers plus. L'ordinateur, je l'avais en fait emporté avec moi, dans le sac à dos, avec l'appareil photo. Par contre, lors de cette évacuation, pas de possibilité de se connecter. Et avec qui on aurait parlé à cette heure-ci, où même Twitter est silencieux? On n'est pas prisonnier pour autant. L'interrogation, c'est de savoir comment, dans ces moments précis, s'ouvrir au réel bousculé, qui a chamboulé tous ses signes. L'écriture, c'est après.

Les livres sont inflammables, ne durent qu'un temps. L'avenir est-il dans le livre numérique ?
Le livre numérique brûle aussi ! La question de la pérennité des fables, des récits, existe même pour les langues non écrites (au moins deux tiers des quatre mille langues répertoriées). Ce qui est posé, c'est plutôt la distension entre la mémoire, ces dépôts pas plus faciles d'accès dans le livre que dans nos silos numériques, et la pression que subissent en permanence nos sociétés, ces vieux démons dans la vie des hommes.

 

Propos recueillis par Madeleine Bourgois

Aussi sur Flu:

- La chronique de Rock'n roll: un portrait de Led Zeppelin

- Le diaporama sur Les auteurs stars de la rentrée 2009

- Le dossier sur la rentrée littéraire: chroniques, vidéos, diaporamas

- Le fil d'actu de la rentrée sur le blog livres.