François Begaudeau a écrit Jouer juste, un excellent premier roman, qui mêle discours sur le foot et confession amoureuse...
Flu : Comment définirais-tu ton texte ? Au-delà du contexte concret, il se rapproche de l'apologue...
F. B. : Il n'y a pas dans mon texte le côté démonstratif de l'apologue. Par contre, l'un de mes amis m'a parlé des Epîtres de Saint Paul, et c'est vrai que je voulais mettre en scène quelqu'un qui parle du haut de sa montagne, jusqu'à la folie, celle des grands prophètes. Le Verbe chrétien m'intéresse beaucoup, en tant que souffle.
Flu : On pense aussi aux révolutionnaires, et à quelqu'un comme Saint-Just, avec cet enfermement dans un système que l'on pousse à ses limites... On retrouve cette beauté d'un idéal qui se révèle destructeur.
F. B. : C'est vrai que j'ai toujours été intéressé par les textes des révolutionnaires, et assez méfiant aussi devant leur systématisme. Je connais bien, et j'apprécie les textes de Saint-Just, mais en tant que textes. Le problème vient de leur application au pied de la lettre... Je m'intéresse beaucoup à cette langue-là, et aux grands projets politiques, avec un idéal. Cette conception de la table rase, l'idée de refaire le monde en renversant tout, m'intéresse intellectuellement - politiquement, je ne suis pas dupe. Mon livre parle de ça, et de l'échec dans le domaine amoureux aussi, dès qu'on y introduit ce systématisme. J'ai essayé de maintenir les deux aspects dans mon texte : ma fascination pour ces discours-là, et le constat de leur inanité. Ces discours ne sont pas invalidés pour autant, ils restent intéressants. Par rapport à notre époque, plutôt timorée politiquement, je conserve des rêves de grands projets conceptuels.
Flu : Le choix du prénom « Julie » peut aussi évoquer le dix-huitième siècle, et les héroïnes sadiennes. Le personnage féminin de ton texte entre dans un système qui la broie, en victime consentante.
F. B. : J'aime beaucoup Sade, et c'est vrai qu'on peut le rapprocher de cela. Mais le choix de ce prénom est beaucoup plus prosaïque ! J'aurais aimé ne mettre qu'une initiale, puisque ce n'est pas une personne, et que Julie reste abstraite. Pour des raisons de clarté narrative, il fallait cependant un prénom, pour que ce prénom soit le signal qui enclenche dans le texte le discours amoureux. J'ai essayé beaucoup de prénoms, mais pour le rythme du texte, c'était « Julie » qui correspondait le mieux.
Flu : Concernant le travail sur le rythme du texte, s'agit-il d'une seule coulée verbale, ou y a-t-il eu de ta part beaucoup de reprises, de retouches ?
F. B. : C'est d'abord une question de rythme intérieur. J'ai un rythme plutôt rapide, saccadé. La virgule, à mes yeux, est un coup de fouet. Il y a aussi une décision théorique : je voulais que tous les éléments du récit soient sur le même plan. La ponctuation ne devait pas hiérarchiser entre les différentes strates. Ni entre le foot et l'amour, ni entre les digressions. Ensuite, il y a un vrai travail pour que tout cela tienne rythmiquement. C'est une question de technique, pas de virtuosité. Il ne s'agit pas seulement de trouver le mot juste, mais de mettre en œuvre une architecture : arriver à mettre les bons signaux aux bons moments, pour éviter que le lecteur ne se perde. Echenoz, par exemple est un grand technicien, qui arrive à construire un récit sans en avoir l'air. A chaque fois qu'on va trop loin dans la digression, il faut réussir à faire des « piqûres de rappels » au lecteur.
Flu : Tu réussis d'ailleurs à trouver un juste équilibre dans ton texte, entre faire passer des connaissances techniques, assez pointues, et continuer à être accessible à tous.... Comment es-tu parvenu à maintenir cette tension ?
F. B. : Je m'intéresse au foot depuis longtemps, et il y a un vrai travail linguistique, pour réussir à décrire des tactiques précises de foot. Les spécialistes jugeront... Mais je n'ai pas eu à me forcer, car lorsque je parlais de foot, avec mes amis ou dans les vestiaires, on parlait toujours d'autre chose. On parlait très techniquement de foot et des joueurs, mais on parlait aussi de la vie. Lorsque je défendais mon équipe favorite, cela allait au-delà du chauvinisme, parce qu'il y a des philosophies de jeu, comme on pourrait dire que Mac Enroe et Lendl, à travers leurs gestes, n'avaient pas la même philosophie. Les gestes portent du sens. En parlant du foot, je pouvais compter sur un double sens. Etre à la fois très précis techniquement, sans qu'un spécialiste puisse me faire de reproches, et en même temps, se demander comment se positionner dans le monde, quelle éthique développer... Je suis rassuré d'entendre des femmes dire qu'elles ne sont pas rebutées par ce côté technique !
Flu : C'est vrai que le regard porté sur le foot est différent que ce qu'en délivrent les médias...
F. B. : Mais c'est aussi qu'on parle mal du foot à la télé ! Les présentateurs ne connaissent rien à ce sport.
Flu : Sur quoi porte la critique du monde du foot dans ce texte ?
F. B. : C'est fait de manière très légère, car critiquer le monde du foot n'était pas mon propos. Il y a d'autres livres qui ont été écrit sur ce monde-là, sur le foot comme réalisation ultime du capitalisme sauvage - ce qui est assez vrai d'ailleurs. Cela m'intéresse, mais ce n'était pas mon propos. Il y a bien deux ou trois allusions au rapport de force économique qui a lieu dans le monde du foot. Nantes, par exemple, qui n'a pas tellement d'argent malgré ses résultats, a une vraie politique éducative, et forme ses joueurs, mais ces joueurs partent ailleurs dès qu'ils deviennent vraiment bons. Il en est un peu question à la fin de mon livre, avec le personnage d'Eric. En ce moment, dans le milieu du foot, les grands mangent les petits. Il y a le problème de l'argent, mais aussi que ces grands clubs ne peuvent pas se permettre d'inventer un jeu, parce qu'ils n'ont pas le temps de former les gens, parce que, comme toute grande boîte, ils sont tenus à des résultats immédiats. Ils prennent des valeurs sûres, et ne donnent pas aux joueurs le temps de s'épanouir, comme dans certaines entreprises : la rentabilité forcenée pousse à l'exploitation des gens. Moi, je voulais surtout mettre en avant l'esthétique du foot, sa belle part. Et puis, simplement, le jeu, le jeu des corps avec le ballon.
Flu : Concernant le versant amoureux, on peut sentir une critique du sentimentalisme ambiant, celui délivré par les médias...
F. B. : Ce n'est pas vraiment la vision médiatique de l'amour que je critique. Je préfère m'attaquer à plus fort que ça. Il est plus subtil d'aller chercher des philosophies de l'amour qui sont consistantes, et qui sont redoutables. J'ai une certaine sympathie pour l'amour courtois, parce qu'il y a là un vrai romantisme. Ce qui me fait peur, c'est la complaisance dans l'amour-passion. Il y a souvent des films qui montrent des histoires d'amour déchirées, passionnelles, un peu intellectuelles - loin, finalement, de la télé-réalité. Cela serait magnifique, la passion aveugle, qui va jusqu'au bout, jusqu'à la destruction...Moi je trouve cela morbide. Quand on part sur des bases passionnelles, cela peut détruire, et à ce moment-là, pourquoi pas, mais alors il faut assumer ce choix jusqu'au bout. On arrive à l'oxymore suivant : est-il possible de parvenir à un amour qui soit juste ? Il y a là un vrai effort conceptuel à faire : comment arriver à s'aimer sans être dans la furie, dans la folie ?
Flu : Le texte ne résout pas cette tension : l'entraîneur échoue, et ce qui est proposé en face, du côté de Julie, n'est guère plus glorieux... « L'amour juste » reste un espoir, un point de fuite...
F. B. : Pourtant, je tiens à ce qu'un livre fasse des propositions. C'est vrai que l'expression « jouer juste », à la fin, n'est pas totalement éclaircie. Il y a cependant dans le livre, des débuts de propositions. Des procédures. Parce que ce dont on manque, c'est de techniques. C'est là que le sport intervient. Vivre à deux, vivre ensemble, l'amour comme l'amitié, demandent de la technique. On met toujours en avant le sentiment, mais ce n'est pas ça le vrai problème. Il faut trouver de bons dispositifs, occuper les bons espaces au bon moment. Les propositions faites dans le livre sont un peu ludiques, un peu facétieuses. Lorsque le narrateur propose à Julie de ne pas se toucher dans les soirées, de ne pas forcément se donner la main dans la rue, c'est une piste lancée. Le problème, c'est qu'ensuite, il délire, dépasse les limites. De la même façon, dans les textes de Saint-Just, il y a une vraie justesse au départ, et puis cela devient du systématisme stalinien. L'entraîneur aussi connaît cette espèce de folie de la raison. Et cette folie-là est tout aussi intéressante à étudier que la folie passionnelle.
Flu : Quel est ton prochain projet ?
F. B. : Un texte autour de l'amitié.
Flu : As-tu des livres de la rentrée littéraire à conseiller ?
F. B. : Le livre de Régis Jauffret, Univers Univers. C'est un écrivain exceptionnel. Chez Stock, il y a aussi Les derniers jours de la classe ouvrière, d'Aurélie Fillippetti, qui est excellent.
Jouer Juste
Premier Roman
François Begaudeau
Editions Verticales, 14.50 Euros
A paraître le 5 septembre 2003
[illustration : François Begaudeau, Courtesy éditions Verticales. © Alph. B. Seny]
A lire sur Flu : - chronique de l'adapation de Jouer Juste de François Begaudeau - mes Isabelle-Duprez au Lucernaire (janvier 2006)
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