Un homme changé de Francine Prose



Critique

Note du livre Nazi au grand coeur

Lecteurs

Votre note

Nazi au grand coeur



Francine Prose est une universitaire new-yorkaise de 60 ans qui avait notamment fait parler d'elle, il y a quelques années, avec un bon livre Blue Angel, paru en 2001, sur le harcèlement sexuel. Bonne juriste et peintre habile des classes moyennes supérieures blanches, elle aime travailler au corps les contradictions de l'Amérique et étudier d'un point de vue décalé l'enracinement des valeurs fondamentales du pays (la tolérance, la liberté d'expression, la liberté etc).
Un homme changé est un roman à la fois intelligent, intimiste et utile. Il raconte (je la fais courte) l'histoire d'un jeune néo-nazi américain, Vincent Nolan, issu de l'Amérique profonde (pauvreté, famille tuyau de poële comme on dit, chômage, magouille, fumettes et petites embrouilles) qui, un jour, sous le coup d'un trip aux acides dans une rave (!), décide de changer de vie. Vincent Nolan vole le fric de Raymond, son mentor de la grande Maison de la Fraternité Blanche, son 4x4 et débarque à New York où il pousse la porte d'une institution Anti-Raciste, humanitaire et dirigée par la figure tutélaire d'un vieux juif rescapé des Camps de la Mort. L'irruption du nazi repenti, de sa musculeuse présence, de ses tatouages et crâne rasé, bouscule le petit monde des faiseurs de Bien (l'association oeuvre pour la libération de divers réfugiés politiques et peine à trouver des donateurs) qui y voit vite un moyen de doper la collecte des dons. Accueilli par Bonnie, l'assistante Bridget Jonesque (pas de mari, pas de sexe mais des illusions pleins la tête) du président, et ses deux adolescents, Vincent Nolan devient la coqueluche des milieux humanitaires et la preuve vivante que l'homme peut... changer et réformer son système de valeurs.

Sous ce petit résumé se devine assez mal la finesse de Francine Prose qui élabore un roman à la fois très réaliste (le personnage de Vincent Nolan est parfait), un rien satirique (les séances de dons et la peinture des joyeux donateurs figurent parmi les bons moments du livre) et globalement émouvant. L'arrivée d'un nazi dans une famille américaine standard est à elle seule une source de comique et de situations cocasses : Vincent Nolan vole la marijuana de l'aîné des enfants, devient une sorte de figure paternelle de substitution qui peu à peu remplace un père complètement odieux (et médecin). Il y a quelques grosses ficelles dans ce roman (le nazi devenu gentil, la femme qui en tombe amoureuse) mais qui jamais ne viennent entraver la fluidité du récit. La métamorphose de Nolan en gentil nazi archétypal est un vrai tour de force. Le balourd transforme sa mémoire, le récit de sa vie pour en faire une sorte de conte épique, donnant à l'Amérique exactement ce qu'elle veut entendre. On déplorera seulement que la résolution de l'intrigue (l'arrivée de Raymond le vengeur sur un plateau télé où Nolan se produit) intervienne aussi brutalement - un coup de poing dans la gueule - et que le tout s'ouvre sur une sorte de happy-end aussi inquiétant que l'était le début du livre.

Sans être un chef d'oeuvre, cet Homme changé est un vrai bon livre "à l'américaine", un roman à la fois convaincant sur le fond et plutôt réussi sur la forme, en même temps qu'une leçon comique d'éducation civique.

Un homme changé de Francine Prose, Métailié, 2008

Benjamin Berton

Illustration : American History X, DR

Le 15 February 2008