L'été d'après s'ouvre comme beaucoup d'excellents livres sur un drame. Aux Etats-Unis, dans un passé récent, deux sœurs issues de la classe moyenne supérieure partent à la baignade dans un de ces lacs américains à l'eau claire et environnés de forêt grasse qu'on a vu et lu partout. Il y a une barque au bord de l'eau, des faons au spectacle et le soleil qui pointe entre les feuillus. L'aînée Margaret, on nous l'a expliqué dans les quinze pages qui précèdent le drame, est une jeune fille en fleur décomplexée et pétillante. Elle chante comme un ange (surtout des vieux titres soul, jazz et aussi du
Chet Baker), fume des cigarettes toxiques - toujours un mauvais signe dans les romans US - et « l'a déjà fait » avec son copain Aaron.
Sa jeune sœur, Nico, qui tient pourtant son prénom de la chanteuse du
Velvet et amie toxico-mélancolique d'
Alain Delon, a quelques audaces de moins qu'elle. Nico n'a aucun talent, est enrobée du cul et ne connaît pas grand-chose de la vie. Sa sœur a une longueur d'avance dans à peu près tous les domaines. Elle pousse cet avantage jusqu'à se noyer sottement, précipitant Nico et ses parents dans un trou noir de chagrin et de détresse. Le roman raconte les mois (l'année) qui suit la disparition de Margaret, où comment chacun fait face à ce qui ne s'exprimera jamais en mots dans cette famille un brin bobo où l'on ne parle étrangement pas de ces choses là mais où on joue du piano et s'échange des livres pour exprimer ses émotions.
A (vau-)l'eau
Sur cette trame un poil stéréotypée et sans surprise majeure, Francine Prose réussit le livre parfait, une sorte de récit en apesanteur qui respire la fragilité, les pleurs qui ne coulent pas et l'abîme ouvert par l'accident dans la vie de chacun. Elle s'attarde avec une mélancolie subtile et qui n'est pas sans rappeler les premières séquences incroyablement justes et imprécises du
Hey, Nostradamus ! de
Douglas Coupland, sur les temps qui suivent la mort de la sœur aînée : le silence, la surprise des survivants qui se heurtent à l'absence physique du mort, les souvenirs qui tiennent leur place, les invitations passées au fantôme de la défunte. Nico, qui est le grand personnage du roman, fait le choix étrange d'incorporer à sa propre substance le souvenir de sa sœur. Bizarrement, et alors qu'elle et Margaret étaient si différentes, la disparition de cette dernière enclenche un phénomène de convergence post-mortem qui laisse croire que la jeune sœur va peu à peu se réapproprier les caractères (brillants) de Margaret. Nico fraye avec Aaron qui s'accroche à celle qui reste parce qu'elle lui rappelle la disparue.
Prose cligne de l'œil vers
Sueurs froides lorsque Nico découvre le secret du parfum de sa sœur, lui emprunte quelques-uns de ses vêtements, sans pouvoir aller jusqu'à l'identification complète. Le père est désemparé si bien qu'on se demande s'il ne pourrait pas aller voir ailleurs pour tromper sa peine. La mère est à l'ouest aussi mais ne le montre pas. La romancière suit Nico pas à pas, sans jamais en faire trop dans l'épanchement, sans sombrer dans le mélo alors qu'on a les deux pieds et trois bras dedans. La vraie réussite de cet
L'été d'après est de ne jamais s'éloigner de l'énergie vitale qui anime la jeune sœur, de ne jamais la priver de sa force interne. Nico est le moteur de l'effacement et le moteur du ressouvenir. Le roman est une grande hésitation, une suite de tâtonnements magnifiques pour faire exister l'après, comme si chaque page était, de la part de sa sœur, une déclaration d'indépendance en même temps qu'un hommage rendu à Margaret. Le livre est assez bref et ne s'autorise pas les longueurs psychologisantes : c'est sa grande force. Tout en actes jusqu'à la libération finale.
Comme dans un TP de
Boris Cyrulnik, advient un instant où l'on sait que la vie va redémarrer et que le drame va cesser d'être une plaie à vif pour devenir une cicatrice. La description de cet instant est un moment magique pour les personnages et pour le lecteur. C'est un instant d'éternité et de suspension fugace, comme la lecture de ce roman old school qui se déguste comme un vieux film, un album de photographies découvert chez sa grand-mère, un cornetto à la main et si possible en pyjama d'été.
Francine Prose, L'été d'après, Baker Street, 2009.
Benjamin Berton
Le 15 juin 2009