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Le naufrageur

Une odyssée albanaise

Le naufrageur est l'une des bonnes surprises de cette année 2007 au rayon étranger, d'habitude consacré presque exclusivement à nos amis anglo-saxons.
C'est un roman italien, né de la plume d'un Napolitain de 47 ans, et qui bénéficie d'un remarquable travail de traduction d'un habitué de nos chroniques (bonnes et mauvaises), le romancier de polar Serge Quadruppani. Si le roman surprend à ce point par son excellence, c'est qu'il nous amène sur la seule force de sa narration (un style, une "voix" comme on dit dans les milieux autorisés) sur des territoires qu'on n'aurait jamais imaginé visiter.

Le naufrageur raconte la vie et l'oeuvre d'un gamin appelé Pjota qui va tenter d'échapper à sa misérable condition (l'intrigue démarre au début des années 80) en faisant "carrière" dans la mafia albanaise. Pjota, qui a une quinzaine d'années au début de l'histoire, est élevé par une sorte de famille préhistorique, inculte, violente, mesquine. Il survit en rêvant d'aventure et en compulsant une cargaison de livres qu'il a dissimulée dans une sorte de caverne d'AliBaba. Son érudition lui vaut un surnom presque méprisant dans la bouche des siens : "le génie d'Albanie". Le génie est enrôlé par Razy, un héros criminel haut en couleur, qui organise la contrebande de main d'oeuvre, de filles à cuissardes et de drogue entre l'Albanie et l'Italie. Pjota, à ses côtés, subit une initiation à la violence, à la rouerie et à la fugue. Il coule des bateaux, assiste à des exécutions et devient le fils préféré du grand trafiquant, avant de finir dans son lit. La barbarie de cette première partie est un modèle du genre, découverte comme une fantaisie romanesque par les yeux du gamin qui grandit, elle est menée tambour battant et la fleur au fusil.

Un jour, envoûté par la mer qui figure avec la littérature sa seconde source d'idéal, le garçon fuit et débarque dans une Italie qui s'avèrera bientôt aussi sévère et dure que le monde apocalyptique dont il s'est évadé. Plus analytique, moins spectaculaire, cette seconde séquence peut s'interpréter classiquement comme une confrontation inversée de l'idéal et du monde réel. Pjota, qui rêve de grandeur et de réussite, ne connaîtra que les désillusions et les humiliations de l'immigré, avant de tourner casaque. Son odyssée évoque, en sus de celle d'Ulysse, la tradition des romans picaresques, confrontée à la dureté de l'époque contemporaine.
Les descriptions y sont saisissantes de vérité, relativisant les efforts récents d'un Olivier Adam pour décrire le déracinement et la peur. Parce qu'on est en terre italienne, on saluera les accents pasoliniens qui émaillent certaines scènes de genre (les bagarres, les moments de tendresse) mais aussi la veine burlesque qui n'est pas sans rappeler parfois les aventures du petit mannequin de bois dont le nez s'allonge lorsqu'il ment. Avec ce Naufrageur, Francesco De Filippo nous offre un grand livre qui, en 205 pages, réussirait presque à sauver notre rentrée.


Myosotis

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