Nord Absolu de Fabrice Lardreau



Critique

Note du livre La dictature qui venait du froid

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La dictature qui venait du froid



Nord Absolu est un vrai bon livre de son temps : engagé, subtil et concerné par son époque. Un roman sombre dans lequel Fabrice Lardreau, suite à l'arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002, tâche de comprendre comment une société se met lentement en place et en scène pour parvenir à célébrer le racisme, le populisme, l'intolérance, et comment des hommes en apparence "normaux" en arrive à être fascinés pour ce qu'ils considéreraient partout ailleurs comme le Mal ou une de ses expressions.

Héros National
Pour réussir ce travail de décodage qui n'est pas si simple que l'on croit, Fabrice Lardreau s'invente un monde : une République nordique (d'Europe du Nord du moins), sa capitale Medïsen, son candidat d'extrême-populisme (un dénommé Stalïtlen aux sonorités transparentes), sa minorité honnie (les norda) et son héros national. Le héros justement, Philip Niels, est devenu tétraplégique à l'issue d'un événement qu'on découvrira au fil du récit et qu'on devine assez vite comme un attentat commis (mais par qui ?) contre le nouveau leader du pays, le dénommé Stalïtlen bien sür... L'accident a eu lieu pendant la campagne présidentielle qui a mené ce raciste au pouvoir et précipité un changement profond dans le pays.

Pour mener sa petite démonstration, Lardreau entrelace deux récits, en apparence déconnectés, qui sont ceux de Niels, amené à enquêter sur la disparition mystérieuse d'un voisin issu de la minorité norda, et celui d'un journaliste et critique musical, Paul Jänus, à vrai dire un peu paumé et qui se cherche une conscience. Jänus est un personnage mal fagoté et flottant qui porte toute la démarche de Lardreau : comprendre et hésiter entre le défi, les bonnes valeurs (il est marié à une femme bien pensante, progressiste) et le côté obscur de la force (la peur de l'étranger, la haine, la force qui en découle,...). Du coup, le roman est un double itinéraire parallèle - mais pas synchrone, c'est important - entre un homme qui n'y croit plus et découvre des choses (l'enquête de Niels révèle la véritable nature du régime) et un autre qui, à sa façon, va rechercher l'aveuglement volontaire pour se renforcer. Du rapport saisissant entre les deux, Lardreau tirera sa conclusion et son plus habile rebondissement. Il ne faut pas en dire trop. Les vingt dernières pages font tenir l'édifice debout.


Eclairage ordinaire

Nord Absolu n'est ni un pur roman d'anticipation, ni un véritable policier. Ce n'est pas plus un thriller politique (le suspense est mince) et pas tout à fait une fable ou une simple mise en garde. Le romancier installe un univers pas très rigolo (c'est le moins qu'on puisse dire) et intéressant mais dont le pouvoir évocateur ne fonctionne pas complètement : la République n'arrive pas à exister comme territoire et comme creuset culturel, peut-être parce qu'elle est trop proche de nous ou plus sûrement parce que Lardreau ne la caractérise pas suffisamment. Il en va un peu de même avec son histoire de Stalïtlen et de doubles, dont les ficelles apparentes (les noms propres notamment, la narration en parallèle qui se rejoint à la fin, le « vous » du premier fil,...) pénalisent la lisibilité du récit sans réussir à masquer les faiblesses générales de la construction. Le style est évanescent, même si d'une belle sobriété, et nous amène parfois à suivre des lignes de fuite qui nous détournent de l'essentiel.

Ce manque d'impact et les choix de discours formulés par Lardreau (les récits à distance ou à rebours) font perdre un peu de force à un roman qui n'en reste pas moins une lecture intéressante et d'une grande subtilité. Les rapports entre Niels, Jänus et le dictateur sont épatants : décrits dans toute la splendeur de leur malaise, débarrassés des traditionnelles approches caricaturales qui d'ordinaire plombent les romans à thèse ou engagé. Cette précision (ou cette complexité) est l'atout et la limite de Nord Absolu. On sent chez Lardreau une envie de trop bien faire, de croiser à foison ses effets de miroir pour dire toute la vérité et ses faux-semblants. L'intention paralyse l'élan et le dynamisme du projet global.

Nord Absolu est un roman déprimant et politiquement ultraréaliste qui a le mérite de filer sa vision jusqu'au bout sans se préoccuper d'effets de style et d'effets de manche. Il n'est pas certain que cette recherche de sobriété serve la fable et que le lecteur en sorte avec l'esprit éclairé. L'enjeu de ce type de romans est sûrement de pouvoir faire émerger des réflexions ou des espaces de lumière. Lardreau nous laisse la tête sous l'eau et en eaux troubles du début à la fin, sans véritable occasion de respirer.

Fabrice Lardreau, Nord Absolu, Belfond, 2009. 

Benjamin Berton

Le 12 octobre 2009

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