La Reconstruction de Eugène Green




Jérôme est assise au jardin du Luxembourg, sur un fauteuil en métal, devant une pelouse. Sa lourde serviette est posée sur la chaise d'à côté. C'est la fin de l'après-midi, et le soleil est toujours très intense, mais commence déjà à prendre l'aspect de la lumière vespérale.

De temps en temps le professeur lève les yeux vers les branches heutes d'un vieux marronnier. De l'autre côté de la pelouse, sur un banc, un couple s'embrasse, et au bord du gazon, sur des chaises comme la sienne, deux garçons, de l'âge de ses étudiants, discutent. Le regard de l'homme se promène, mais personne ne peut savoir ce qu'il voit, ni ce qu'il est en train de penser.

Il vient de refermer la porte extérieure de l'appartement. Dans l'entrée il s'arrête un moment pour écouter : on n'entend que le tic-tac d'une pendule. Jérôme monte l'escalier à vis, abandonne sa serviette dans son bureau, passe dans la salle de bains se rafraîchir, et s'arrête maintenant au seuil de sa chambre. Son regard se pose sur le répondeur téléphonique. Au bout d'un instant il entre dans la pièce, s'approche de la machine, et appuie sur le bouton pour consulter ses messages. La dame synthétique dit : "Trois messages. Trois nouveaux messages."

Le premier est de la même amie de Jana qui a appelé la veille, et Jérôme actionne le bouton pour passer à la plage suivante, qui est simplement le signe d'un appel sans message. Enfin il y a la voix de l'Allemand inconnu : "Bonsoir Monsieur Lafargue. Ici c'est Johann Launer. J'ai appelé hier, et cherche toujours à vous joindre. Je vous redonne mes numéros..." Jérôme prend le cahier ouvert à côté du téléphone, pour vérifier que les coordonnées énoncées sont les mêmes que celles qu'il a notées la veille. Il efface immédiatement le message, et pose le calepin. Puis il va dans son bureau, s'assied à sa place de travail, et sort du tiroir le cahier où il tient son journal.

Mardi, le 8 avril

Aujourd'hui je me suis moins ennuyé que d'habitude en faisant mon cours. On a lu un sonnet de Rilke dont les tercets sont très beaux, et l'intervention d'un étudiant m'a beaucoup touché. Pendant un moment j'avais l'impression de me voir moi-même à son âge. Mais dans ce cas je n'étais pas celui que je suis devenu. Ou je ne suis pas devenu celui que j'étais.