Cette chronique est proposée dans le cadre de la rentrée des lecteurs
Le livre d'
Eugène Green débute par un acte anodin, banal, apparemment insignifiant : un inconnu allemand laisse un message sur le répondeur téléphonique de Jérôme Lafargue, professeur de Littérature Comparée à la Sorbonne. En acceptant de rencontrer cet homme, Jérôme pense qu'il s'agira «
d'une heure de perdue » ou au pire de rencontrer «
un personnage fâcheux » . Au fil de la conversation, Johann Launer, son interlocuteur allemand, prétend que Jérôme a connu son père et qu'il pourra l'aider à connaître la vérité sur sa véritable identité; en effet, il pense
n'être pas lui-même. Petit à petit, l'universitaire parisien va entamer un voyage dans sa mémoire et dans ses souvenirs. De cette introspection douloureuse et salutaire naîtra un homme différent, reconstruit, serait-on tenté d'écrire.
Temporalités et choix narratifs
Connu pour son travail sur le théâtre et le cinéma, Eugène Green écrit son premier roman en assumant des choix narratifs exigeants puisqu'il fait cohabiter trois temporalités tout au long de son livre: le présent de Jérôme Lafargue et sa vie confortable d'universitaire, sa rencontre avec deux personnages importants : Jana qui deviendra son épouse et Wenzel Launer (père de Johann) à Munich en 1968 et, enfin, un événement terrible et douloureux de mai 1942 qui sera la clé de voûte et l'explication des interrogations de Johann Launer.
Le problème pour l'auteur était de choisir le vecteur par lequel le basculement temporel d'une époque à l'autre pouvait s'opérer. En optant pour le journal intime - et donc l'écriture cathartique - comme moyen de glisser d'une temporalité à l'autre, Green utilise une technique narrative qui s'avère efficace sur le plan littéraire puisque le lecteur se montre impatient et curieux d'aller au bout de cette intriguante recherche identitaire.
Identité(s)
L'autre force du livre, c'est d'avoir su montrer, sans plonger dans un travers psychologique qui aurait alourdi la narration, comment passé et présent sont intimement liés. Au fur et à mesure qu'il démêle « le brouillard des souvenirs », Jérôme Lafargue prend conscience qu'il est une part de son interlocuteur et que les moments qu'il revit par les souvenirs ont toujours été en lui: « Ce n'est pas de mon inconscient que sont venus ces moments, ni même de mon passé. Ils étaient dans l'absence d'une partie de mon présent ». Eugène Green nous donne à réfléchir sur ce qui fait la valeur et l'identité d'un être humain. Au final, Jérôme est garant d'un terrible secret qu'il choisira ou non de livrer à son interlocuteur allemand mais surtout, il sait désormais que « le seul moyen pour quelqu'un d'exister est d'accepter la pluralité de son être » ; sa perception de lui-même, de l'Homme et du Monde s'en trouvera profondément modifiée.
Eugène Green a un style sobre - un peu trop parfois- mais ses interrogations sont nombreuses et profondes. On atteint là, à mon sens, les limites de son livre : l'auteur ne peut pas s'empêcher - avec un côté parfois moraliste un peu pesant - d'englober des thèmes universels aussi vastes que Dieu, la Foi, le Bien et le Mal ou la fonction de la Poésie. C'est intéressant et exigeant, certes, mais c'est beaucoup pour un premier roman et le livre aurait été beaucoup plus fluide sans cette abondance de réflexions métaphysiques qui plombent un peu le récit. Il eût peut-être mieux valu approfondir quelques personnages - la femme de Jérôme par exemple - ou supprimer d'autres passages qui apportent peu à la narration, comme les considérations des collègues de Jérôme sur la littérature.
Le livre achevé, le lecteur garde la trace d'une histoire pathétique dans laquelle les personnages restent dignes et portent un espoir. Au fond,
La Reconstruction, n'est-ce pas, comme l'écrit le personnage principal dans son journal «
de trouver un moyen de résoudre les contradictions qui nous empêchent de vivre, c'est-à-dire d'exister au présent ? ». En cela, le très beau premier livre d'Eugène Green mérite une considération particulière dans cette rentrée littéraire surchargée.
Paul Elias
Eugène Green, La Reconstruction, Actes Sud, Août 2008.
Le 19 juillet 2008