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Cette folie, généralement, c'est celle des situations. Comme dans les films des frères Coen, l'auteur avant d'étudier le réel s'en prend à notre imaginaire culturel, fortement alimenté par Hollywood et le roman noir. Comme dans les films des frères Coen, c'est le genre policier qui subit ici le plus de « distorsions », de « détournements ». La recette est simple, vous prenez un stéréotype et le faites jouer à contre-emploi. Le boxeur sera intellectuel et couard, le mafioso peu futé et malchanceux, le privé amoureux ou atteint de surdité. Avec cela, bien sûr, des intrigues pas très claires, mâtinées de sexe (on appréciera la poésie avec laquelle l'auteur envisage l'accouplement) ; il est rare, toutefois, que le héros - l'anti-héros - en profite, il est souvent en situation de voyeur. Il faut constater, d'ailleurs, que ces personnages, qui sont pourtant du milieu - contrairement à certains films de Hitchcock : Cary Grant, dans La mort aux trousses, est publicitaire, il n'a rien à voir avec les services secrets - visitent celui-ci en touristes. Ce monde qui est le leur, la narration et son parti-pris de dérision nous donnent l'impression que le personnage n'en fait pas partie : il ne connaît pas les codes, il est comme un poisson hors de l'eau, n'obéit pas à la logique de son stéréotype ou des gars du milieu - ou alors, il la sert mal. Et donc, logiquement, il paye. Le drame, pour ces personnages, c'est peut-être (et l'on en revient au début) qu'ils sont « normaux » : avec ni plus ni moins d'intelligence et de sensibilité que la moyenne, ils n'ont pas la carrure pour endosser le costume trop large qu'ils ont choisi. Dans un monde qui ne l'est pas, ces personnages sont trop humains. Ce qu'il est convenu d'appeler dérision dans cette série de nouvelles est donc lié à la confrontation entre le réel et la fiction, la rencontre de personnages réels, trop vraisemblables, avec le romanesque hollywoodien.
Mais, et c'est leur faiblesse, on en reste au jeu. Le sourire final et le coté cartoon, parodie, de cette fiction désamorcent le tragique, l'interrogation, pour ne donner - finalement - qu'une anecdote amusante. Les facilités formelles que s'autorise parfois l'auteur (trois nouvelles ne reposent que sur des dialogues minimalistes et des notations sonores, comme une pièce de radio) peuvent indiquer un travail bâclé. Plus intéressante, par contre, est l'autre série. Celle-ci, « loin des territoires balisés » de la fiction hollywoodienne, aborde les rivages plus riches et plus inquiétants d'un certain réalisme. Ce dernier prend à rebrousse-poil le procédé de la première série. Il ne s'agit plus de personnages normaux confrontés à un univers de fiction, mais - et le terme, cette fois-ci, prend toute sa valeur - de créatures « déjantées » que l'auteur lâche dans un univers qui ressemble au nôtre. Comme chez les meilleurs auteurs, c'est l'introduction d'un détail, de ce détail - l'anormalité, la crise - qui donne au réel un caractère d'étrangeté.
Il s'agit, souvent, d'histoires banales : la crise de la quarantaine, l'enfer conjugal ou familial, comme chez la plupart des nouvellistes qui s'en prennent au quotidien et le dissèquent, sont là des thèmes récurrents. La narration à la première personne, par l'emploi d'un langage adapté à la condition sociale du narrateur, ajoute à la trivialité de ces récits ; elle a aussi un autre effet, celui de révéler une violence et un désespoir latents, que l'hébétude dissimule jusqu'au jour où la crise éclate. Les personnages étant souvent de condition modeste, la naïveté de leur récit ajoute au pathétique des faits ; les sentiments les meilleurs, les plus touchants et les plus simples, sont souvent exprimés avec une brutalité, une conviction - voir l'admiration béate que porte le narrateur de « La Quarantaine » à Alice-, qui nous réjouissent moins qu'elles ne nous renseignent sur la misère morale du personnage. Si les textes livrent peu de repères sociaux, on imagine cependant un univers middle-class, quelque chose de provincial et de « cul-terreux », même si la plupart des protagonistes, apparemment, sont citadins. Peut-être s'agit-il de cet environnement particulier des small towns, ces villes aussi grandes que les grandes villes françaises et qui ont pourtant des allures de sous-préfecture. Aussi, conformément à cette idée de sous-préfecture, si les personnages manquent de carrure, c'est tout simplement pour affronter la vie ou les sentiments qui les assaillent. Qu'ils le cherchent ou non, ils sont agressés, aliénés, opprimés, par leurs plus proches parents - les enfants, l'épouse ou l'époux - ou le « système » (mais s' il y a critique, ce qui n'est pas dit, on peut se contenter d'une simple déploration, elle n'est pas politique). A cet égard, la première et la dernière nouvelle, sans doute les meilleures du recueil, sont particulièrement révélatrices.
Celles-ci rejoignent la fiction juive, telle que l'illustrent Philip Roth ou Woody Allen. Nous connaissons déjà cet univers perclus de mythes et de traditions d'autant plus forts qu'ils s'incarnent dans les gestes et les objets les plus triviaux - une assiette à viande, par exemple. Ethan Coen le reprend et se l'approprie. Il ajoute naturellement ces éléments qui caractérisent son univers, la violence, réelle ou symbolique, et l'exagération - la stylisation. Ces deux nouvelles, à l'exemple du Complexe de Portnoy de Philip Roth, sont des récits rétrospectifs à la première personne. Dans les deux cas, le narrateur évoque son enfance de manière fragmentée, à la manière d'une chronique. Dans « J'ai tué Phil Shapiro », c'est le meurtre du père, au début, qui provoque une série aléatoire de réminiscences. Ce processus de remémoration, scandé par la phrase « J'ai tué Phil Shapiro », a dans sa façon de dériver et d'enchaîner les thèmes, quelque chose de musical et culmine dans un « final grandiose ». On retrouve le même aspect décousu, a priori insensé, dans « Le pays d'où je viens ». Le souvenir d'un camarade de classe, Michaël, particulièrement turbulent et caractériel, sert ici de support à l'évocation. Le récit se déplace ensuite rapidement vers la description du foyer du narrateur enfant. Le souvenir de Michaël et les allusions à son devenir constituent une sorte de double-fond à cette chronique qui se charge des oripeaux de la nostalgie pour la tailler en pièces. A l'instar de Portnoy, les deux narrateurs ont des comptes à régler avec leur enfance, mais la souffrance et l'amertume, ici, ne sont pas filtrées par l'humour. La narration n'est pas plaintive ou geignarde, au contraire, ces souvenirs sont le plus souvent énoncés d'une voix neutre et monocorde, une « écriture blanche » dont l'objectivité (on ne fait que décrire, raconter, sans d'autre impression que celle - triviale - du narrateur enfant) effraie plus qu'elle ne rassure. Entre les mots, les vignettes et les instantanés, il est question d'ennui, de violence froide et de carence affective. Entre les obsessions hygiénistes de l'Amérique des années 60 (les visites chez le dentiste et le dermatologue, la lobotomie de Michaël) et la foi rigide, le repli sur elles-mêmes, des communautés juives, les personnages sont proprement étouffés, dépossédés d'eux-mêmes. Naturellement, comme tout crime parfait, celui-ci s'accomplit dans le plus profond silence.
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