L'aristocrate d'Ernst Weiss est l'un des très beaux livres laissés par cet écrivain juif autrichien, dont la vie allait être brisée (il se suicide à Paris, en exil, le jour de l'entrée des Allemands dans la ville, rappelons-le), comme celle de Walter Benjamin, par le nazisme. Weiss est un médecin humaniste étrange et secret dont l'histoire personnelle, en plus d'être émouvante (sa famille n'a pas le sou, il connaît pas mal de déboires), croise quelques figures beaucoup plus célèbres que lui : il fait la connaissance de Kafka, fut l'ami de Stefan Zweig et de Thomas Mann, mais n'eut jamais, en France du moins, l'ombre d'un embryon du début de reconnaissance, malgré Le témoin oculaire, dont nous avons déjà parlé.
L'aristocrate est un roman de l'Entre-deux guerres qui se déroule en 1913. Un aristocrate issu d'une famille ruinée, Boetius von Orlmünde, nous raconte sa vie dans un pensionnat aristocratique, où il formule des séquences homoérotiques (le mélange aristocratie prussienne, armée, pensionnat, baignades collectives et... cheval, fait merveille dans l'imaginaire), dompte des pur-sangs et se fâche avec son meilleur ami, Titurel. Les personnages ont des noms ridicules - à l'exception de l'étalon qui s'appelle Cyrus - mais le livre est habile à rendre l'ambiance du pensionnat à la Charlotte Sometimes, entre Proust pour le caractère souffreteux et réflexif du héros (qui analyse en bonne chochotte fin de siècle, ses sentiments, ce qui lui arrrive), Harry Potter et Pasolini pour les descriptions de scènes de la vie quotidienne des jeunes hommes en devenir. Tout cela est évidemment très sage et très contrôlé mais aussi très réaliste et juste.
Boetius est un homme moderne, un homme complexe dont la timidité adolescente cache une énergie vitale immense, une forme de courage et de bravoure qui ressortiront l'espace de quelques épisodes : la séance de dressage (l'un des meilleurs morceaux du livre), la noyade de Titurel et l'incendie de l'école. Le roman, assez bref (206 pages), s'organise en parties. La dernière renvoie Boetius et Weiss dans le monde. Débarrassé du carcan de l'académie, le roman prend un tour inattendu et verse dans le néo-réalisme (italien) autrichien. Pour vivre et faire vivre, le jeune étudiant se met à travailler à l'usine, cotoye le monde ouvrier et ramène le pain qui permet de nourrir son père malade.
Il n'aime pas sa mère qui n'a jamais pu souffrir qu'il l'embrasse. L'Aristocrate est un roman savoureux, formidablement bien écrit et qui donne une grande et belle idée de ce qu'était la littérature allemande et autrichienne après le premier désastre et avant le second (le plus terrible des deux) : un mélange de haute culture, de crainte existentielle et surtout un véhicule privilégié, extralucide et sensible pour le sentiment tragique. L'angoisse de Weiss (pour ce qu'il appelle le T., le Todt) est contagieuse. Elle prend son Boetius dans son corps, dans son âme comme il le dit lui-même, et donne à tout ceci des allures fantastiques.
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