Un silence coupable de Eric Yung




Un photographe était venu au lycée Baudelaire immortaliser notre entrée en sixième. C'était un petit homme chauve, vêtu d'un costume de velours marron usé aux coudes et aux genoux. Il s'était posté devant les élèves et notre directrice à qui, d'un signe de la tête, il avait demandé de se rapprocher un peu plus près de nous. Il avait levé son bras gauche et d'un geste de la main il avait imité, pour attirer notre attention, le vol d'un oiseau. Il nous avait souri tandis que son pouce gauche avait appuyé sur le déclencheur. "Clic !". C'était fini.

Cet instant figé en noir et blanc sur un papier glacé est devenu, aujourd'hui, un sacré souvenir.

Je regarde le cliché : j'y suis debout, au dernier rang, derrière une trentaine de gamins assis sur des bancs. Dans sa blouse grise, les mains croisées devant lui, placé juste à ma gauche, Matthias se tient très droit. C'était mon copain. Son corps est un peu raide ; un épi de cheveux noirs se dresse sur le haut de son crâne et semble prolonger un front large et bombé. Hormis l'étrange blancheur de l'oeil droit et la cicatrice qui traverse sa paupière, je ne me souvenais plus des détails de son visage. J'ai regardé, une fois encore, la photo avant de me présenter devant lui, demain matin, à l'unité de détention et de soins psychiatriques ; une façon d'explorer le passé et d'imaginer sa physionomie d'enfant devenue adulte. J'ai interrogé ma mémoire pour y retrouver ses gestes, sa démarche, le son de sa voix et même son sourire. J'ai cherché ces choses pour m'éviter d'avoir peur de lui lorsque je pousserai la porte de sa cellule.

Matthias avait demandé à me voir.
Aujourd'hui, je crains nos retrouvailles mais j'en devine la raison et le sens.