A fleur de coeur : Extrait
Ambroisine Lajugeotte était plutôt volage, mais il fallait le savoir. Elle allait dans Paris, dotée d'impertinence, rabroueuse à qui, lui déplaisant, avait le malheur de lui adresser la parole. Elle tenait à l'initiative ; autrement, il ne fallait pas compter sur elle.
C'est un peu ce qui m'advint.
Je la rencontrai un soir de printemps à l'angle des rues Saint-Benoît et Saint-Sébastien, devant la terrasse du Pomone, plus déserte qu'aujourd'hui, car les habitués n'avaient pas assez d'argent pour s'y asseoir et s'installaient alentour, en buvant leur emplette ou celle d'amis plus aisés.
J'avais la chance, pour ma part, de posséder deux banquettes mobiles qui m'accompagnaient partout dans Paris. Je dis banquettes, car il est plus franc de ne pas appeler automobile l'engin, ma propriété, qui eût fait rougir les romantiques du moteur à explosion. Le véhicule avait la forme d'une grande baignoire couleur de trottoir un matin d'hiver. Je l'avais acheté à ma grand-mère, peu avant sa mort ; il m'avait coûté cinq mille francs que la bonne dame m'avait d'ailleurs donnés quelques jours auparavant. Et j'avais pris huit jours pour ramener mon acquisition de la campagne à Paris ; quand les pneus ne crevaient pas, la magnéto ou le carburateur étouffait : pendant quatre ans, les Allemands l'avaient habitué à avaler du mazout et j'entreprenais sa rééducation à l'essence ! C'était une voiture de série fabriquée en 1919 par Citroën et elle portait le numéro d'ordre d'une classe de grec : Phaéton A2. Mais Larousse et les agents lui accordent seulement le qualificatif de torpédo. Malgré son grand âge, elle était dotée de presque tous les perfectionnements des automobiles actuelles. Seulement, rien ne fonctionnait. Le radiateur s'entêtait à se prendre pour une écumoire et je devais tous les jours faire le plein d'eau, aux têtes de ligne des autobus. Pour une course dans Paris, le contenu d'un magnum suffisait à peu près. J'avais installé à l'arrière une grande caisse où s'entassaient les grandes bouteilles. Un broc, attaché sur une aile, servait pour les plus longues randonnées. Les garagistes me donnaient de l'huile de vidange, mais je ne graissais le moteur que pour faire comme tout le monde : les bielles, montées sur des coussinets de bronze, étaient incoulables.
Le soir, je distribuais des légions d'honneur à l'avant et à l'arrière : les lanternes rouges des travaux publics, nombreuses dans Paris, devenaient des feux de position rêvés pour suppléer aux défaillances incurables du circuit électrique. Un ingénieux jeu de ficelle permettait de contrôler les frasques de l'accélérateur aux ressorts défunts, et un petit pot à confiture, attaché sous le robinet d'essence, récoltait le goutte-à-goutte d'une canalisation usée.
A la place des appareils de précision inutilisables du tableau de bord, j'avais collé des photographies dans les cadres ronds, et un répertoire d'injures de dépannage en cas d'embouteillage. Une dizaine de mots relevés, écrits en grandes lettres à portée de l'œil, me donnait ainsi l'avantage verbal sur les éventuels télescopeurs mieux équipés mécaniquement que moi. Un long tuyau à gaz relié à la trompe d'avertisseur complétait les perfectionnements que j'avais apportés à la machine, pour tenir compte des découvertes d'après-guerre. Et un ami médecin m'avait offert une grande alaise blanche d'hôpital, pour capoter les jours de pluie.
Je faisais confiance aux passants et aux complications de la mise en route, je n'avais rien prévu contre le vol. Je n'aurai eu à m'en repentir qu'une fois et la chance m'aura aidé à rattraper les voleurs.
En attendant qu'une improbable fortune attire autour de moi des amis, mon jouet me donnait des copains et nous servait de point de ralliement.
Nous étions assis à plusieurs, comme tous les soirs consacrés à la récréation, après les journées où nous ne faisions rien. Les banquettes dos à dos gênaient les mouvements de la conversation et les phrases les plus longues s'échangeaient au moment où l'on se passait la bouteille de vin achetée rue de la Joie, dans un débit ouvert toute la nuit.
C'était déjà l'époque des processions de monstres sur le trottoir, venus d'ailleurs pour dévisager les indigènes. Mais ce n'était pas encore le moment d'aujourd'hui où les guides bleus de l'univers déversent leurs cargaisons d'imbéciles sur le Village.
On pouvait encore rire avec les garçons de café qui n'étaient pas tous de la police, les patrons qui n'étaient pas tous riches et célèbres.
D'abord, on avait vingt ans. La guerre n'était pas terminée depuis longtemps : on avait trop de joie à vivre pour chercher à paraître.
Ambroisine était passée une fois déjà auprès de notre groupe, elle avait prélevé une gorgée de vin sans nous dire merci, puis avait disparu un quart d'heure pendant lequel on l'avait oubliée. Mais un garçon de café lui avait dit bonsoir, et nous savions ainsi son nom. Quand elle reparut, j'offris à Ambroisine un verre, cette fois : nous avions amélioré notre organisation au détriment de la terrasse un instant inattentive.