| . | Entretien avec Hannah Tinti |
| . | Entretien avec Simon Liberati |
| . | Entretien avec Colson Whitehead |
| . | Entretien avec Andrew Sean Greer |
| . | Entretien vidéo avec Marie Ndiaye |
| . | Les interviews Livres |
| . | Entretien avec les traducteurs de Dan Brown |
| . | Les Belles étrangères |
| . | Top des livres apocalyptiques |
| . | Berlin selon Jean-Yves Cendrey |
| . | Les écrivains à la télévision |
| . | Articles Livres |
LE CARNET
Non, c'est pas ça, recommence.
Et je relis depuis le début. Il ne faut pas faire une seule faute. Je ne suis pas sa secrétaire, mais c'est le milieu de la nuit, elle n'est pas là, alors je m'y colle. C'est toujours comme ça, quand il prépare ses dossiers au dernier moment, à minuit, une heure. Il me réveille. On n'a pas d'enfants alors pas d'excuse. On n'a pas d'enfants alors c'est commode. Je tape, mal.
- Recommence.
Elle, je la regarde avec des mots qui ne me viennent pas.
Je voudrais.
Il m'interdit de le faire. Je voudrais l'aider, même pas, je voudrais être à sa place. Je voudrais
être elle.
Mais pour lui, impossible. Il ricane.
J'ai mal à l'oreille, ça me gratte, mais vraiment. J'ai mal tout le temps. J'ai mal tout l'espace.
Je la regarde faire le tour des robinets avec une brosse à dents. Elle frotte en souriant pour elle toute seule.
De temps en temps, elle me regarde la regarder et sourit encore, mais plus fort, pour moi.
Je me lève toujours trop tard pour le voir.
J'ai honte d'être au foyer, sans enfants, sans tâche, un foyer propre et vide. Il me rappelle agacé que je tiens la maison. Pour moi tenir la maison ça ne veut rien dire, sauf à me coller avec sarcasme contre un mur porteur, et l'énerver plus encore, lui qui me voudrait derrière le personnel. Le recadrer si besoin, l'insulter.
Il me parle de la poigne de sa mère.
Il me parle de la distance à respecter.
En dehors des employés du domaine et des saisonniers, je n'ai qu'elle. Les employés et les saisonniers sont à l'extérieur. À l'intérieur je n'ai qu'elle, comme domestique, et je n'ai rien à lui
reprocher.
Elle est irréprochable.
Ce n'est pas la maison que je tiens, ni elle qui me supporte. Je sais ce qu'il veut dire. Il veut que je tienne mon rang, mon rang d'épouse, mon rang d'épouse de grand propriétaire. Le rang et le nom. Mon mari est très attaché au nom, à la transmission du savoir-faire, à la tradition viticole, mais aussi à la maîtrise des nouvelles technologies. Le rang, le nom, les terres, les sciences et techniques. Le prestige, la couleur, il faudrait que je les porte dans ma façon de marcher, de me tenir, de parler. Il faudrait que je garde ce qu'il appelle de la distance.
J'ai pris son nom. Le nom d'usage. Mais les attitudes et les postures, j'ai tant de mal à les adopter.
Je ne me maquille que sous la menace, la sienne. Je m'habille mal. Les magazines féminins m'ennuient. Je ne m'habille pas mal, je m'habille juste sans y réfléchir.
Lui voudrait que je passe mes journées à réfléchir.
Réfléchir non. Juste réfléchir à mon tour de taille qui s'épaissit, calculer les calories, réfléchir à mon apparence, plutôt que, dit-il, ne réfléchir à rien. Il appelle ça ne réfléchir à rien, lorsque je pense à mille choses devant la porte-fenêtre. Lorsque je bade des heures, sans occupation visible. Lorsque je roule, et déroule, et enroule encore, des pensées qui lui paraissent, de loin, sans queue ni tête, parce qu'elles sont serpentines, digressives. Mais je ne me confie plus maintenant.
Fini. Je garde mes serpents pour moi.
J'aimerais les étirer, noter des phrases, pour éviter que ça se rembobine sans cesse, mais je ne
sais pas trop comment m'y prendre. Je me sens désoeuvrée.
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z