Les Mains gamines de Emmanuelle Pagano




LE CARNET

Non, c'est pas ça, recommence.

Et je relis depuis le début. Il ne faut pas faire une seule faute. Je ne suis pas sa secrétaire, mais c'est le milieu de la nuit, elle n'est pas là, alors je m'y colle. C'est toujours comme ça, quand il prépare ses dossiers au dernier moment, à minuit, une heure. Il me réveille. On n'a pas d'enfants alors pas d'excuse. On n'a pas d'enfants alors c'est commode. Je tape, mal.

Il s'adresse à la Direction départementale de l'équipement, et je ne sais pas quelles sont les formules de politesse. Il termine en disant « Veuillez agréer bla-bla », je suis censée traduire. Peut-être faut-il écrire la même chose qu'à la Commission française pour la protection du patrimoine historique et rural. Comment savoir. Ses dossiers se ressemblent. Ses écrits n'en sont pas. Ils se succèdent et je m'ennuie tellement. Je ne sais pas être polie. Je ne connais pas les formules de distance. J'ai envie d'écrire « bla-bla » mais j'ai peur de sa réaction, de son mépris. I
 
Il pourrait se mettre dans une colère suffisante, me trouver comme toujours si familière. Oui c'est vrai je ne connais jamais ni en mots ni en mètres les taux des distances. Les distances entre les gens. Il paraît que les gens doivent être tenus à distance.
Surtout les domestiques, sinon ils se permettent.
J'aimerais tellement me permettre.

- Recommence.

Je sens son haleine de nuit sans sommeil, repue de café et de ressentiment mal digérés. Ou c'est moi. Je suis peut-être tellement aigrie que tout me dégoûte. Je lève les yeux, il est juste au-dessus de moi, les cheveux encroûtés dans leur désordre. Il est sale sur la tête. Pas sale de saleté. Sale de machins pour hommes. Il me devient insupportable. Lotions, parfums, pour faire pousser les cheveux, enlever les pellicules. Pourtant je l'aimais, je l'aime, mais parfois quelque chose de lui me reste comme une gêne. Déjà que j'ai mal à l'oreille droite comme c'est pas permis.

Elle, je la regarde avec des mots qui ne me viennent pas.
Je voudrais.
Il m'interdit de le faire. Je voudrais l'aider, même pas, je voudrais être à sa place. Je voudrais
être elle.

Mais pour lui, impossible. Il ricane.

J'ai mal à l'oreille, ça me gratte, mais vraiment. J'ai mal tout le temps. J'ai mal tout l'espace.

Dedans, dehors, où que j'aille, même avec un casque sur les oreilles et de la musique dedans pour me calmer. On dirait que ça me gratte en bougeant. Un bourdonnement, parfois amplifié, selon comment je me tiens. Une rumeur grésillante, insupportable. Il y a un bruit dans le grattage. J'ai un bruit dans ce qui me fait mal. Un bruit de profondeur, revenant. Et je sens quelque chose rayer cette rumeur, rayer l'intérieur de mon oreille.

Je la regarde faire le tour des robinets avec une brosse à dents. Elle frotte en souriant pour elle toute seule.
De temps en temps, elle me regarde la regarder et sourit encore, mais plus fort, pour moi.

Je me sens embarrassante et je fais un mouvement pour partir mais elle me dit, non, restez, y'a pas de mal, si vous voulez voir. Je ne veux pas, non, ce n'est pas ça, je ne veux pas vous contrôler. Elle sourit encore, mais sinon, ça fait rien, elle comprend.
Il m'interdit de faire ça, le ménage. Je n'ai pas le droit. Ni le linge, ni rien, à peine la cuisine, quand on reçoit. Parce que ça se fait, de proposer, pour des invités de marque, la cuisine de la maîtresse de maison.
Une maison de maître.
Mon mari est le dernier propriétaire du domaine viticole le plus important du canton, peut-être même du département. D'ailleurs je n'en sais rien, il me déteste bien assez pour ça.
Après lui, personne, fin de la lignée. Quatrevingts hectares, une ligne tout en courbes, en collines, il y en a même sur lesquelles je n'ai encore jamais marché. Je vois les pins au loin, je devine les châtaigniers plus loin encore. Je ne sais pas où sont les limites du domaine. Le domaine de la Pierre Mauve, à cause des coulées de soleil levant aux couleurs étranges partout à l'automne, partout sur les choses, les pierres, les gens, les voitures des travailleurs de l'aube, sur les coutures des feuilles de vigne et les rides des saisonniers, un soleil levant réservé aux terres d'ici, qui n'existe pas hors de la commune, à croire que le soleil ne se lève pas partout pareil.

Je me lève toujours trop tard pour le voir.

J'ai honte d'être au foyer, sans enfants, sans tâche, un foyer propre et vide. Il me rappelle agacé que je tiens la maison. Pour moi tenir la maison ça ne veut rien dire, sauf à me coller avec sarcasme contre un mur porteur, et l'énerver plus encore, lui qui me voudrait derrière le personnel. Le recadrer si besoin, l'insulter.

Il me parle de la poigne de sa mère.
Il me parle de la distance à respecter.

En dehors des employés du domaine et des saisonniers, je n'ai qu'elle. Les employés et les saisonniers sont à l'extérieur. À l'intérieur je n'ai qu'elle, comme domestique, et je n'ai rien à lui
reprocher.
Elle est irréprochable.

Je voudrais être elle. Il me répète je ne te demande pas grand-chose, mais seulement de tenir la maison, et même ça, tu n'y arrives pas. Je me cale contre un mur.

Ce n'est pas la maison que je tiens, ni elle qui me supporte. Je sais ce qu'il veut dire. Il veut que je tienne mon rang, mon rang d'épouse, mon rang d'épouse de grand propriétaire. Le rang et le nom. Mon mari est très attaché au nom, à la transmission du savoir-faire, à la tradition viticole, mais aussi à la maîtrise des nouvelles technologies. Le rang, le nom, les terres, les sciences et techniques. Le prestige, la couleur, il faudrait que je les porte dans ma façon de marcher, de me tenir, de parler. Il faudrait que je garde ce qu'il appelle de la distance.

J'ai pris son nom. Le nom d'usage. Mais les attitudes et les postures, j'ai tant de mal à les adopter.
Je ne me maquille que sous la menace, la sienne. Je m'habille mal. Les magazines féminins m'ennuient. Je ne m'habille pas mal, je m'habille juste sans y réfléchir.
Lui voudrait que je passe mes journées à réfléchir.
Réfléchir non. Juste réfléchir à mon tour de taille qui s'épaissit, calculer les calories, réfléchir à mon apparence, plutôt que, dit-il, ne réfléchir à rien. Il appelle ça ne réfléchir à rien, lorsque je pense à mille choses devant la porte-fenêtre. Lorsque je bade des heures, sans occupation visible. Lorsque je roule, et déroule, et enroule encore, des pensées qui lui paraissent, de loin, sans queue ni tête, parce qu'elles sont serpentines, digressives. Mais je ne me confie plus maintenant.
Fini. Je garde mes serpents pour moi.

J'aimerais les étirer, noter des phrases, pour éviter que ça se rembobine sans cesse, mais je ne
sais pas trop comment m'y prendre. Je me sens désoeuvrée.

Souvent je prends le prétexte d'une promenade dans les vignes pour marcher aussi longtemps que le fil noué de ma pensée en a besoin. Marcher longtemps permet aux pensées de ne plus s'enrouler sur elles-mêmes, de se fixer, par je ne sais quel mystère d'écriture sans encre. Comme si marcher c'était écrire. Comme si mes pas imprimaient les mots quelque part, mais où, je ne sais pas, pas dans la terre des vignes, mais dans une matière invisible autour de moi, étrangement solidaire de ma mémoire. Un dedans qui se met dehors. Je marche, le vent d'automne remue les rosiers au bout des rangées, je pose mes pensées, elles ne se rembobinent plus, elles sont écrites, inscrites, je me souviens d'elles. Aller et venir dans ces rangées de ceps, changer de lignes et de couleurs, d'un côté vers l'ouest, et retour à l'est, soleil en face, soleil derrière, et je me retourne, comme les nageurs font leurs longueurs, après avoir fait le tour des rosiers tiédis par le vent. Aller et venir, dans ses couleurs, et des lignes d'odeurs qui changent avec la saison, l'heure et le vent, penser en boustrophédon, à l'air, dehors. Dehors d'ailleurs tout est tellement plus douillet. Dedans je ne dois pas bouger. Dedans je dois garder mes distances, comme dit mon mari, rester droite, immobile, et surtout, ne pas trop parler. Ne pas trop en dire. Ne pas trop en faire. N'en fais pas trop, s'il te plaît, me demande souvent mon mari à bout de nerfs, avec une voix très basse tendue à l'extrême, comme tenue en laisse par l'envie de craquer. Je ne peux pas m'occuper de mon propre espace, chez moi, puisqu'il m'interdit de le faire. Je ne peux pas occuper mon propre espace, mon corps, puisqu'il m'interdit de nettoyer.