Les Mains gamines de Emmanuelle Pagano



Critique

Note du livre Les mains ont la parole

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Les mains ont la parole



Qu'on ne s'y trompe pas : Les Mains gamines ne sont pas celles de l'espièglerie qui émeut mais de la violence qui fait mal. Emmanuelle Pagano ausculte le traumatisme d'une jeune fille victime de viols collectifs  à travers le regard de quatre femmes des années plus tard. Un roman âpre où l'auteur interroge la place du secret et la douleur qu'il occasionne dans les têtes et dans les corps, un livre où les sens et les douleurs disent plus que les discours. Poignant.
Les Mains Gamines vient d'obtenir le Prix Wepler.

« Non c'est pas ça recommence » Un gamin, peu appliqué, qu'on admoneste. On imagine les doigts tachés d'encre, le front plissé par l'effort.  On a tort : d'enfants il n'est pas question tout de suite, la main qui écrit n'est pas gamine. C'est celle d'une femme de viticulteur qui prend la parole. Il y en aura d'autres - des femmes - pour s'exprimer ou se taire : la domestique de cette première narratrice, une agricultrice qui possède une chataigneraie, une institutrice à la retraite, la petite fille de cette dernière.

Les mains sales

Toutes partagent un lourd secret mais pas avec le même niveau de conscience. La domestique ne s'en souvient plus très bien de ces "mains gamines" qui fouillaient son intimité des années auparavant, tous les jours à midi dans un recoin d'escalier de l'école primaire. Elles étaient si nombreuses ces mains.
Elle tente de retrouver par les mots, l'horrible souvenir disparu par « des petits poèmes hard » comme les décrit sa patronne qui trouve le carnet et s'effraie à la lecture de la folie "d'une langue, une grammaire réinventées à chaque phrase pour parler de mains obsédantes ".

Mais ce n'est pas ce que veut Emma - c'est son prénom : elle, elle veut écrire les mains gamines, les tailles des phalanges, elles étaient propres ces mains ou pleines de terre et de colle, les ongles nets coupés, et qui regardait ? Emma ne sait pas, Emma ne s'exprime d'ailleurs pas directement dans le livre d'Emmanuelle Pagano, elle n'a pas voix au chapitre, ce sont les autres qui parlent d'elle, comme l'enfant on le sait bien est d'abord « celui qui ne parle pas ».

Les Mains gamines n'est donc  pas l'enquête fouillée d'une victime de retour sur les lieux du crime, ni la chronique d'une vengeance déterminée, on y appréhende longtemps le secret par les échos qu'il génère chez ceux qui tentent de l'étouffer. Et d'abord les échos singuliers  qu'il fait finalement plus crier aux corps qu'aux esprits.

La précision de la langue de Pagano étreint les odeurs et les sens bien mieux que les discours dont on se protège comme on peut : l'une des narratrices a une bête dans l'oreille, l'autre est sourde, une troisième enfin va jusqu'à s'évanouir quand son oreille interne faillit. Toutes endolories, déchirées, toutes à leur façon mutilées comme si la douleur d'Emma valait paradigme pour toute expérience de la féminité. 

Des gants roses

Et les hommes alors ? Les hommes, eux ne sont que des bourreaux. Tous. « Tous sauf un », Claude élevé dans la châtaigneraie de la deuxième narratrice, Claude exclu de la communauté des hommes à venir puisqu'il refusa les jeux de mains, jeux de vilains.

D'ailleurs plus tard, ne sera-t-il pas le seul, Claude à revêtir des gants ( roses en plus) pour enlever les châtaignes des bogues, pour toucher le fruit défendu par l'enchevêtrement des fils coupants. Claude comme Emma est au centre du récit mais n'a pas le droit à la narration.

Claude et Emma, tous deux unis par la violence subie, qui vont empêcher de leurs mains, dans cette atroce fin de roman, tous les outrages qui pourraient encore advenir puisqu'on ne répare pas ceux du passé. Puisque les « enfants ne paient jamais ». Et qu'il ne suffit pas , pour corriger certaines fautes, de dire "Recommence".

Daniel Le 24 novembre 2008

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