Une Fille du Feu de Emmanuelle Bayamack-Tam




Chère opinion mondiale, je voudrais t'informer du fait méconnu numéro un: on n'est jamais grosse sans être un peu une héroïne. C'est une vérité que va apprendre à ses dépens la femme qui se dirige vers moi, visant le tabouret en face du mien avec un air d'égarement buté, et mettant à s'y diriger plus de détermination et plus d'énergie que nécessaire, comme s'il s'agissait d'un objectif difficile à rallier. J'identifie tout de suite une ennemie, une forgeronne
privée de machette mais bourrée de passion explosive et d'intention de nuire, ce qui ne m'empêche pas de décroiser les jambes, histoire que lui parvienne le meilleur de moi-même, mon odeur en surchauffe, chargée d'informations personnelles et dérangeantes. S'il s'agit d'engager la conversation, j'aime autant la communication non verbale.Elle plante un coude sur le comptoir et laisse passer une rafale de tics avant de se recomposer la mine contrariée qu’elle croit être de mise. Elle a atteint l’âge où je les préfère, cette cinquantaine bien tapée qui leur monte au cerveau par petites bouffées délirantes. Elle s’est habillée sans considération pour la mode ni pour la saison, bien trop chaudement et dans des associations de couleurs laborieuses. Elle pourrait m’attendrir par son obstination à maintenir une féminité et une juvénilité de pacotille, mais pas question de baisser ma garde car à moins que je ne me trompe de beaucoup, j’ai affaire à une guérillera endurcie et non à une innocente consommatrice.
–Tu es kabyle?
Et voilà, elle n’est pas plutôt arriveée qu’elle en est déjà au contrôle d’identité, Dieux de l’adrénaline, envoyez-moi des adversaires à la hauteur, par pitié. Comme si elle avait entendu, elle m’attrape le gras du bras, me palpe, me pince, un vrai tripotage de maquignon.
–Dis donc, t’es bien en chair, en tout cas.
Avec les grosses, personne ne se gêne : les grosses ont tout de suite droit à la familiarité. Je ne réponds pas mais lui saisis le poignet et l’abats sur le comptoir comme s’il s’agissait de mettre fin à une partie de bras de fer qui n’aurait même pas commencé. A vaincre sans péril on triomphe sans gloire mais le triomphe me suffit et la gloire attendra. Voûtée sur son tabouret, ma forgeronne a l’air défaite, perdue dans ses mauvaises ruminations, ses tics passant et repassant en ordre immuable sur son visage recuit. Elle fourgonne dans son sac mais avant qu’elle en sorte quoi que ce soit d’offensif, je lui assène une bonne claque sur la nuque.–Penser en spécialiste, agir en être humain. Bien que j’aie échappé au pire –le kidnapping et la séquestration–,je sors sans pavoiser.