Le cas Sonderberg de Elie Wiesel




Doit-on souffrir puis sentir sur la nuque le souffle glacé de la mort pour comprendre pourquoi il arrive que, depuis la plus tendre enfance, l'on se promène avec une sorte de vague à l'âme proche de la mélancolie ?
Je l'ai senti bien avant le procès.
Et après.
Je l'ai éprouvé le jour où, d'une voix douce et lente, comme s'il s'adressait à un enfant, le docteur Feldman m'avait expliqué que le corps est capable de devenir notre implacable ennemi.

Concernant le procès, j'ai longtemps été persuadé que je ne connaîtrais jamais la vérité sur ce qui s'était vraiment passé ce jour-là, dans les hautes montagnes des Adirondacks, entre ces deux hommes.
Accident ? Suicide ? Meurtre ? Peut-on consentir à emmener dans la tombe une énigme qui refuse de livrer son secret ?

Quel diable avait donc poussé Werner Sonderberg à interrompre ses cours à l'Université de New York pour aller se promener avec son vieil oncle chauve et désabusé si loin du Village ? se demandait Yedidyah. Qu'est-ce qu'ils ont pu se dire pour que leur querelle atteigne une violence meurtrière ? Qui donc était cet oncle dont la mort tragique, loin de tous, a plané sur le prétoire de Manhattan rempli de journalistes, d'avocats et de curieux pendant des heures et des jours ?
Ce procès, cela fait longtemps que les médias, accaparés par une actualité changeante, ou fatigués, n'en parlent plus. Le destin d'un individu compte peu par rapport aux agitations des vedettes politiques, financières ou artistiques. Mais Yedidyah y songe souvent, sans doute trop ; en fait, il en reste hanté. Les images anciennes du procès ne le quittent pas ; ses échos non plus. La salle illuminée, les jurés au visage tour à tour impassible ou horrifié, le juge qui paraissait somnoler sans perdre pourtant un mot de ce qui se disait, le procureur qui se prenait pour l'ange justicier. Et le prévenu, oscillant entre défi et remords, évitant le regard triste de sa belle fiancée. Parfois, en dressant le bilan de son travail, avec ses échecs et ses répits, ses triomphes éblouissants et ses chutes lentes ou vertigineuses, c'est ce procès qui émerge chez Yedidyah comme un granit noir attirant le crépuscule.
Des années se sont écoulées depuis, mais Yedidyah n'arrive toujours pas à se prononcer.
Où commence la culpabilité d'un homme et où s'achève-t-elle ? Qu'est-ce qui est définitif, irrévocable ?
Une pensée ne cesse de l'obséder depuis que, grâce au diagnostic du docteur Feldman, il est devenu conscient de sa mortalité : est-il possible que je m'en aille, est-il juste que je quitte mes enfants, leur mère Alika, et tout ce monde convulsif et condamné, sans certitude ?

Cet événement-là, je m'en souviendrai jusqu'à ma dernière heure sur cette terre qui m'a porté, me trimbalant d'une découverte à l'autre, de souvenir en souvenir, d'une émotion à l'autre, et je n'en saurai jamais la vraie raison.
Pourquoi cette rencontre, cet affrontement avec un destin qui toucha le mien en surface, comme le fruit du hasard ?
J'aurais pu faire d'autres études, m'intéresser à la musique plutôt qu'au théâtre ; j'aurais pu avoir d'autres maîtres, m'éprendre d'une autre femme, ne pas tomber amoureux d'Alika ; j'aurais pu être moins proche de mon grand-père, de mon oncle Méir, me faire d'autres amis, nourrir d'autres ambitions, bref : j'aurais pu naître ailleurs, peut-être dans le même pays, dans la même ville que Werner Sonderberg, explorer d'autres souvenirs. J'aurais pu vivre toute ma vie sans savoir la vérité sur mes propres origines.
J'aurais pu tout simplement ne pas être, ou ne plus être. Ou ne pas être moi.

Je me trouvais à mon bureau préparant un article sur la pièce qui venait d'ouvrir la saison Off Broadway. C'était Œdipe, ou plutôt une interprétation ultramoderne, contemporaine, mal fichue (trop parlée ?) de la célèbre pièce.
En relisant mes notes prises durant la représentation, je m'interrogeais sur la survie de cette œuvre. Comment l'expliquer ? Après tout, des trois cents pièces écrites par les trois géants de l'Antiquité - Eschyle, Sophocle et Euripide -, seules une trentaine n'ont pas disparu. Comment expliquer le choix et la censure du temps ?
Les dieux, connus et redoutés pour leurs caprices, ont-ils leur mot à dire là-dessus ? Eux-mêmes n'ont-ils pas subi la même épreuve ? Certains redeviennent populaires, tandis que d'autres semblent relégués dans ce qu'on appelle la " poubelle " de l'Histoire : et la justice là-dedans ? Et la mémoire collective de la création artistique ? Pour un Prométhée ou un Sisyphe qui hantent les chercheurs, combien de leurs anciens égaux se meuvent-ils à peine, couverts de poussière ?
Et puis, aujourd'hui, qu'est-ce qui a pu pousser le producteur à monter un spectacle sûrement coûteux qui aurait dû rester dans sa tête ou dans le tiroir ?
En mentionnant plus haut mon " bureau ", j'ai exagéré un peu, même beaucoup. Un coin perdu dans la salle des informations d'un quotidien new-yorkais. Une modeste table - un desk - et deux chaises louées par deux revues européennes dont j'étais le correspondant culturel aux Etats-Unis. C'était bien avant l'invasion des ordinateurs. Tout ce que vous pouvez imaginer en songeant à ce lieu d'enfer est là, sauf que l'enfer, avec ses neuf cercles, est sûrement mieux ordonné. Tapage insupportable, sonneries ininterrompues de vingt téléphones, appels impatients des rédacteurs, cris de photographes et de coursiers, le sujet brûlant de l'actualité : l'arrogance d'un politicien, l'échec de son adversaire, les amours dévoilées d'une actrice, les aveux d'un meurtrier dit idéologique, le scandale en haut lieu ou dans les bas-fonds. Tel article est trop long et tel autre pas assez. Titres et sous-titres se disputent la place d'honneur. Deux dates, deux faits qui ne s'accordent pas. Un débutant est réprimandé ; en larmes, il s'effondre. Un ancien essaie de le rassurer. Cela aussi passera ; tout passe. Bref, pas facile de se concentrer. Sans parler de ce qui me préoccupait dans l'immédiat : mon anniversaire. Oh, je sais : comparé aux événements qui feront demain les gros titres, mon problème personnel est ridicule ou insignifiant.
Mais voilà, j'ai horreur des anniversaires. Pas ceux des autres, mais le mien. Surtout les anniversaires-surprises. Je déteste les surprises programmées. Obligé de feindre. De mentir. De tomber dans l'hypocrisie abjecte. De sourire à tout le monde, de remercier le bon Dieu d'être né. Et les hommes d'avoir été créés à Son image, Lui qui est censé avoir tout sauf une image. Bon, revenons à ce cher Œdipe, à ses complexes célébrés par Freud et à ses conflits avec le terrible Créon. Héros contemporains ? Cela expliquerait l'échec de la pièce. Elle nous explique que le monde change, mais non la nature humaine ? Bon, on le sait, et on s'y fait. Le goût de l'autorité et du pouvoir chez les Grecs, la passion de la liberté de leurs philosophes. Le choix entre l'obéissance et la fidélité. De nos jours aussi ? Idée qui mérite réflexion approfondie. Et une conception du spectacle.