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Jacob Bronsky, le narrateur - qui partage quelques points communs avec l'auteur - (sur)vit à New York, où il est arrivé depuis peu : il fait partie des "greenhorn", des émigrants trop récemment arrivés pour s'adapter à toutes les bizarreries de ce pays où tout est censé être possible. Mais loin du rêve américain, Jacob n'a qu'une idée en tête : achever son roman, dont l'écriture doit lui permettre de combler un étrange "trou dans la mémoire", correspondant aux années de guerre passées avec sa famille en Allemagne. Pour se permettre d'écrire, Jacob doit accumuler les petits jobs minables, les plans glauques et autres privations - notamment celle de se passer de prostituées... Ses soirées, il les passe dans une cafétéria juive, où fusent les dialogues savoureux, échangés avec d'autres émigrants, personnages hauts en couleurs, qui le sauvent in extremis de sa vie solitaire. "Que serait ma vie, je me demande, s'ils ne savaient pas qui je suis ?" Ce sont eux qui, apprenant ses velléités d'écriture, lui proposeront, moqueurs mais bienveillants, un titre pour son roman : "Le BRANLEUR ! un titre de best-seller".
Un titre qui sied parfaitement au personnage de Jacob Bronsky, certes attendrissant, mais effectivement un rien "branleur". Bronsky raconte comment il : pique du café et des œufs à son voisin, embrouille sa propriétaire, détourne l'argent des restaurants où il est serveur, et fantasme - crûment - sur une "secrétaire de direction avec des gros nichons et des grands yeux". Sauf qu'au milieu de ces aventures, évoquant celles des Fante, Bukowski et Cie. , ressurgissent les atroces souvenirs de la guerre : "je ne mange plus de jambon depuis que les nazis m'en ont fourré de force dans la bouche", lui confie son voisin. Et Bronsky lui-même semble n'oublier jamais qu'il est un survivant. Après une agression, il se met ainsi à penser : "Curieusement, j'ai eu moins peur qu'à l'époque, pendant la guerre, dans le train, destination : solution finale."
Ces petites remarques disséminées dans le texte, ajoutées aux mentions du terrible trou de mémoire de Jacob, contribuent à former une tension qui ne trouvera son dénouement qu'à la fin du roman, au moment où, après avoir terminé cinq chapitres de son roman, le narrateur réussit enfin à se souvenir. De ce qu'il a vu et vécu pendant la guerre. De ce qui l'a déchiré, détruit, empêché. De ce qui rend chez lui vital l'acte d'écrire, et salvateur le désir de devenir écrivain.
Edgar Hilsenrath, Fuck America, éditions Attila, 2009.
Le roman, le premier du catalogue des Editions Attila, a été traduit de l'allemand par Jörg Stickan. La couverture, au graphisme original, a été conçu par le dessinateur et affichiste allemand Henning Wagenbreth.
Céline Ngi
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