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Jacob Bronsky est un personnage plutôt insolent. Lui ressemblez-vous en cela ?
Ce sont les circonstances de la vie qui ont rendu Bronsky insolent. Parfois j'étais insolent moi aussi, selon les circonstances de la vie. Au travail par exemple, ou dans ce genre de situation. J'avais plutôt du culot...
Au point de rouler, comme lui, les patrons mafieux pour lesquels vous travailliez ?
Je n'ai pas vraiment fait ça. Mais j'ai toujours espéré que j'arriverais à faire un coup comme ça !

Non. C'était uniquement pour la construction du roman. En revanche, l'écriture a aussi été pour moi une thérapie. Mais Jacob Bronsky a un blocage - qu'il surmonte à la fin dans les bras d'une femme psychologue. Contrairement à lui, et à la plupart des gens qui n'ont commencé à parler de leur expérience que 40 ou 50 ans plus tard, je n'ai jamais eu aucun blocage pour parler de ces choses-là.
Il y a une allusion à Freud en plus de la femme psychologue dans le roman. Quelle est votre rapport à la psychanalyse ?
Je fais assez confiance à la psychanalyse. Mais j'ai voulu écrire une satire sur la façon dont les américains traitent de l'âme et des choses de l'âme. Mary Stone, la présentatrice psychologue sur laquelle Jacob fantasme à la fin du roman, en est un archétype. Parce qu'en Amérique tout le monde parle de psychanalyse sans pourtant rien y connaître.
Bronsky fait penser à des personnages comme le Chinaski de Bukowski ou le Bandini de Fante. Êtes-vous inspirés par ces auteurs ?
Je les ai lu mais je n'ai pas pensé à eux en écrivant.
C'est notamment la forme très orale du roman qui fait penser à eux.
Le dialogue est la forme qui me va le mieux. Je peux écrire des dialogues profonds, et des dialogues qui ne sont pas forcément simples. La langue est simple, pas la pensée.
Bronsky semble partagé entre son désir sexuel et l'écriture. En était-il ainsi pour vous ?
Je ne mets pas en opposition ces deux aspects, bien au contraire : le sexe stimule l'écriture. Dans le roman Bronsky parle avec son sexe, qui lui dit que c'est grâce à lui qu'il a pu écrire. La pulsion sexuelle c'est la pulsion de la vie, et donc ce qui permet d'écrire.
Avez-vous voulu dire, comme le titre le suggère, "fuck" à l'Amérique ?
Le titre vient d'une blague. Quand dans le roman le père de Bronsky voit la statue de la liberté pour la première fois, il pense qu'il s'agit du consul général qui lui avait refusé des visas américains alors que lui et sa famille en avaient besoin. Il ne connaît alors que deux mots pour s'adresser à lui : "Fuck America" ! Le premier titre du roman était "Les Aveux de Bronsky". "Fuck America" n'était au départ que le titre du prologue. C'est l'éditeur qui a eu l'idée d'en faire le titre du roman.
Mais ce n'est pas seulement une blague ? "Fuck America", ne l'avez-vous pas pensé ?
Il ne s'agit pas d'un jugement sur l'Amérique en général mais sur la société américaine sous certaines conditions, dans un certain contexte. J'étais en colère à l'époque où j'ai vécu en Amérique. J'étais très en colère contre la société américaine parce qu'elle m'ignorait royalement, je n'avais pas d'argent, pas de femme, et cela me mettait en colère...
Bronsky raconte les étapes de l'écriture de son premier roman. Eprouvez-vous les même difficultés que lui ?
Non, j'écris avec beaucoup de facilité. Je prends beaucoup de temps entre deux romans, je fais de grandes pauses, mais une fois que je me mets à l'écriture ça va très vite. Fuck America a été écrit en six semaines. Dans Fuck America, le roman qu'écrit Bronsky dans la cafétéria des émigrants, c'est mon premier roman, Nacht (Nuit).

Dans Nuit, j'ai décrit les conditions de vie dans le ghetto sans parler des bourreaux pour montrer comment les Juifs vivaient entre eux ; comment ils étaient désespérés et luttaient pour leur survie.
La sortie de ce roman a été accompagnée d'une controverse.
Ce n'était pas justifié. On m'a dit que le roman était antisémite. Et cela n'est pas possible, car je me juge moi-même, et j'ai moi-même beaucoup souffert pendant la guerre. En Allemagne en ce temps là, les Juifs n'étaient pas des gens très nobles ni très éduqués. Dans mon roman je les dépeins donc comme des gens simples, assez bruts, parce qu'ils sont ainsi. Et on me l'a reproché.
Bronsky se rêve en célèbre écrivain vivant en Allemagne. Mais vous avez été d'abord connu aux Etats-Unis, avant l'Allemagne.
J'étais étonné de cela. Du fait que les Allemands ne soient pas plus réceptifs à ce roman. D'autre part, ma vie n'a pas changé après mon succès. Je vis simplement comme j'ai toujours vécu. Il y a aussi l'histoire de cet éditeur qui avait les droits, qui avait prévu une grande sortie en poche (tirage à 175 000 exemplaires) et qui a fait faillite entre-temps. Et je n'ai donc jamais eu mes royalties. Donc malgré le succès, pendant plusieurs années, j'ai continué à travailler comme serveur tout en écrivant la nuit.
Bronsky enfant écrit de la poésie. Il arrête pendant et après la guerre, avant de reprendre des années plus tard. En a-t-il été de même pour vous ?
A quatorze ans j'avais écrit mon premier roman, que j'ai perdu pendant la guerre. J'en avais écrit à peu près la moitié, et je l'ai emmené avec moi dans le ghetto. Je l'ai donné à ma mère pour qu'elle le garde. En fuyant de la Roumanie vers la Hongrie, elle a été attaquée par des voleurs dans la forêt qui lui ont tout pris, y compris mon roman. C'est seulement à 25 ans que j'ai recommencé à vraiment écrire avec le roman Nacht. J'ai bien écrit de toutes petites nouvelles entre temps, mais qui ne valent rien.
Bronsky décrit plusieurs façons possibles dont il aurait pu traverser la guerre. Que signifient tous ces récits pour vous ?
Il n'y a qu'un Jacob Bronsky. Il a imaginé le reste des histoires. Ecrire plusieurs histoires possibles, c'est une manière d'écrire la multiplicité des destinées.
Vous avez vécu en France. Qu'attendez-vous des lecteurs français ?
J'espère que les français se mettront à lire mes livres. Et qu'ils accepteront la manière grotesque (comme dans Le Nazi et le Barbier) ou burlesque (Fuck America) dont je traite mes sujets.
Merci, Edgar Hilsenrath.
Propos recueillis par Céline Ngi
Cet entretien a été réalisé avec l'aide de Jörg Stickan, traducteur de Fuck America en français.
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