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Comme tout grand roman américain (souvenez-vous d'Outremonde de Don DeLillo), Un pays à l'aube commence par une partie de base-ball. Parce que ce sport, incompréhensible pour nous autres européens, mais imprégné d'une indéfectible mystique pour les Américains, symbolise la réunion de la plèbe et de ses dirigeants, des faibles et des puissants. Du bas de l'échelle jusqu'à ses plus hauts barreaux, ce sport incarne, ou incarnait, les relations conflictuelles entretenues depuis des siècles par une société qui se dit sortie de la lutte des classes.
C'est donc par un match de base-ball hautement symbolique, là encore, que débute Un pays à l'aube. Symbolique parce qu'inter-racial dans l'Amérique blanche de 1918. Une Amérique déjà en proie aux dissidents de toutes sortes, alléchés par l'ouverture des frontières d'un pays de cocagne et poussés par la guerre qui fait rage en Europe. Ils sont tous là, les Bolcheviks, les anarchistes, Galléanistes, Bakouninistes, syndicalistes. Italiens, Russes, Lettons, Allemands ou Irlandais, ils "complotent" pour la chute du gouvernement des Etats-Unis. C'est du moins ce que s'imagine le Bureau of Investigation, mis en place durant la guerre et qui deviendra le FBI. Le base-ball, au même titre que les mines, les usines, les docks et les moyens de transport, n'est pas exempt de revendication. Ses joueurs, sous-payés, décident en effet eux aussi de se mettre en grève. Un comble pour ceux qui sont censés incarner l'esprit de compétition américain en plein effort de guerre !
Destins parallèles et figures historiques
Un pays à l'aube suit les destinés parallèles (parallèles et non croisées : nous sommes dans l'Amérique ségrégationniste post-droits civiques) de Danny, flic idéaliste et fils du chef de la police de Boston, et de Luther, jeune ouvrier noir trop fier et trop indépendant pour que la société l'accepte comme il est. Danny est chargé par son oncle de surveiller, puis d'infiltrer les milieux syndicaux de la ville de Boston. Problème, la police de Boston elle aussi bénéficie de la création d'un syndicat. En sous-effectif, mal payés et peu respectés par la municipalité, les flics décident également de se mettre en grève sous conditions.
De son côté, Luther fait le dur apprentissage des inégalités raciales - et sociales - de son pays. Accusé d'un meurtre commis en légitime défense qui le poursuivra toute sa vie, il tente tant bien que mal de s'intégrer dans un système qui ne lui permet pas beaucoup de manœuvres, puis finit par découvrir les prémices de la lutte pour les Droits Civils et ses principales organisations. A travers l'histoire de ces personnages très différents, Lehane retrace deux parcours idéologiques individuels autant que global. Danny et Luther vont œuvrer, chacun de leur côté et à leur manière, pour survivre dans un pays très tôt gangrené par la paranoïa et la volonté de puissance de quelques individus. Ils sont le symbole de ceux qui, dans ce pays, ne se laisseront jamais abattre par la terreur imposée par les puissants.
Pour illustrer son propos, l'auteur emprunte les figures connus de quelques hommes de l'époque. On croise John Hoover, futur J. Edgar Hoover, qui dirigera avec le zèle que l'on sait le FBI de 1924 à sa mort en 1972, ou encore Babe Ruth, fameux joueur de Base-ball connu pour ses lancers surpuissants. Tous ont leur rôle dans Un pays à l'aube : Hoover par ses actions, Ruth par le regard qu'il porte sur la société.
A l'aube du génie
En plus d'être un excellent et ambitieux roman, Un pays à l'aube marque aussi l'avènement d'un grand romancier. Les style précis et plein d'empathie que les amateurs de Dennis Lehane appréciaient déjà dans Mystic River ou Shutter Island, donne ici sa pleine mesure, tout en s'accordant une ampleur que l'on ne lui connaissait pas. Sa connaissance approfondie de l'histoire de son pays, et particulièrement de sa ville (Boston étant le lieu de prédilection de l'écrivain), s'accorde également parfaitement à ses descriptions minutieuses d'une époque charnière qui voit simultanément disparaître l'ancien monde et apparaître le nouveau.
Une époque où la condition humaine ne pèse pas lourd face aux évènements de l'histoire, mais que l'auteur sait aborder à l'échelle des individus. Une époque durant laquelle les Etats-Unis, jusqu'alors extrêmement isolationnistes, allaient s'imposer comme l'une des plus grande puissance mondiale. Pour le meilleur... et pour le pire.
Dennis Lehane, Un pays à l'aube, Rivages, 2009.
Maxence Grugier
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