Si
Jesus' son vous a flanqué une claque, si
Déjà mort vous a laissé pantois, si vous avez reconnu en l'
Arbre de fumée l'un des Grands-Romans-Américains de ce début de siècle,
Personne Bouge risque de vous surprendre doublement. Ce petit bouquin de 200 pages, à peu près autant équipé en métaphysique lourde que, mettons,
Pulp Fiction ou
The Big Lebowski (dont il s'inspire assez nettement) est un pur exercice de style, un roman sec comme une balle, lorgnant allégrement du côté de
Raymond Chandler - si Chandler avait remplacé l'alcool par le speed pour cesser cinq minutes de croire au tragique.
Loser de profession, Jimmy Luntz doit du blé à un certain Juarez. Juarez envoie Gambol chercher son dû. Gambol est une brute. Luntz temporise. Succès modéré. («
Laisse moi une chance, l'ami. Une chance de faire un petit tour de magie. - T'essaies de faire ton petit tour de magie en ce moment même. Et ça marche pas. »). Sur quoi il tire une balle dans la cuisse de Gambol, essaie absurdement de le soigner, se ravise, empoche son portefeuille et se casse. A présent, Gambiol et Juarez veulent bouffer les couilles de Luntz : littéralement. Débarque une certaine Anita, bombasse indienne alcoolo et caractérielle, potentiellement assise sur un joli matelas de fric : 2.3 millions de dollars, issus d'une arnaque de son futur ex-mari pour laquelle ce dernier essaie de lui faire porter le chapeau. Jimmy tombe amoureux (d'Anita). Il veut le fric. Qui ne le voudrait pas ? Une cavale s'ensuit, frénétique, hallucinée, réglementaire : motels crados, clopes à la chaîne, dialogues au vitriol, rien ne manque à l'attirail. Idée de casting mâle ?
Mickey Rourke,
Steve Buscemi,
John Goodman.
Road-novel intense découpé au sécateur,
Personne bouge enchaîne pipes bâclées et fusillades foireuses avec une sorte de jubilation innocente. «
Nom de Dieu, mec... » ou «
Va te faire foutre » sont les répliques les plus fréquentes. On pense au
Brautigan d'
Un privé à Babylone, la poésie en moins, la trashitude en plus.
Et même, ok : on pourrait prétendre que Denis Johnson donne à voir en creux un portrait de l'Amérique qui perd, voire de l'Amérique tout court. Mais on pourrait aussi s'abstenir : le sang coule, un sourire passe, l'affaire se digère en deux heures et la seule chose qu'on vous demande, c'est de foncer tête baissée. « Je connais déjà la fin, reconnaît Jimmy aux trois quarts du bouquin, mais on ne peut pas faire autrement. » Tu m'étonnes.
Denis Johnson, Personne bouge, Christian Bourgois Editeur, 2009.
Fabrice Colin
Le 23 October 2009
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