Arbre de fumée de Denis Johnson



Critique

Note du livre Goodbye, Vietnam

Lecteurs

Votre note

Goodbye, Vietnam



C'est à l'occasion de la rentrée littéraire que nous allons pouvoir découvrir l'Arbre de fumée de Denis Johnson, lauréat du National Book Award en 2007. Cette oeuvre brute et foisonnante, entre roman d'espionnage et fresque historique, nous fait replonger dans une guerre désormais délaissée par les cinéastes et les écrivains, celle du Vietnam.

Arbre de fumée fait partie de ces "livres récompense", pas faciles à choisir, ni à démarrer, mais qui lorsqu'on les achève nous laissent l'impression d'avoir accompli un voyage et des efforts qui en valaient la peine. Les livres récompense, comme Le tunnel de William Gass, l'Outremonde passionnant de De Lillo ou quelques travaux arides de William Vollmann (Central Europe) sont des livres qui paraissent incroyablement difficiles pour les lecteurs d'aujourd'hui, incroyablement peu adaptés aux périodes dérisoires de rentrées littéraires où notre mission de critique (et de lecteur) est d'enquiller les histoires, les pages et les romans pour aller au bout de la pile. Il faut du temps pour lire Arbre de fumée, une bonne dizaine de jours si on veut le faire comme je l'ai fait avec un minimum d'honnêteté, ce qui n'est pas assez mais trop par les temps qui courent, et juste suffisant pour en dire autre chose qu'une réécriture roublarde et coupable de la 4ème de couverture.

Sexy comme un vietnamien en guerre

Le sujet d'Arbre de fumée, on l'a dit, n'est pas folichon. Ce n'est pas un sujet tendance ou mode (Johnson n'écrit pas sur le 11 septembre mais sur la guerre du Vietnam, dont tout le monde se fout aujourd'hui et encore plus en Europe). La manière de Johnson n'est guère sexy : son style est appliqué, ultraclassique et ne s'embarrasse pas d'effets dramatiques ou de langue : de l'élégance brute, de laquelle on aurait ôté toute trace de travail. Arbre de fumée est un livre exigeant comme tous les grands romans américains : lourd (plus de 600 pages), historique, balayant une perspective étendue (1963-1970, année après année, avec un point de fuite en 1983), des personnages multiples et qui demandent près de 200 pages avant d'être domestiqués. Johnson refuse souvent les scènes chocs, les personnages trop éclatants : il ménage ses effets de réel et s'attache à décrire ce qui se passe autour plus que ce qui se passe en dedans.

Le roman tourne autour d'un personnage qu'on a un peu de mal à appeler un héros mais qui est, disons, le personnage le plus présent et le plus attachant du roman. Skip Sands est un bleu embauché par la CIA. Il a un oncle colonel, assez connu lorsqu'il débarque en Asie et qui semble assez vite jouer un jeu étrange. Pour faire bref, l'oncle fait dans l'espionnage, le contre-espionnage, la contrebande et l'espionnage du contre-espionnage. Il confie des missions à des gens et fait figure, au choix, de Kaizer Söze ou de Capitaine Kurtz. Le colonel confie un truc à faire à son neveu qui déclenche la partie dramatique du roman, la plus proche des canons de l'espionnage et d'une certaine façon la plus exaltante.

Double jeu et jeu domestique

Trung, le Vietnamien du Nord, joue un double jeu, tout en faisant l'objet lui-même d'un projet d'assassinat. C'est clair à défaut d'être obscur. La première moitié est plus imperméable, plus domestique : Johnson fait son Cimino et décrit longuement les conditions du départ, la condition des partants. Il y a les frères Houston, Bill le gentil et James le tueur, qui entrent dans la guerre pour quitter leur bled. Il y a Kathie, une sorte d'infirmière idéaliste et canadienne (?) qui fait dans l'humanitaire et l'église adventiste. Sands la séduit à Manille et en apéritif. Il y a des Vietnamiens qui essaient de s'en tirer comme ils peuvent en ménageant la chèvre et le chou. Il y a Storm, l'âme damnée du colonel en disgrâce qui prend le lead dans la dernière ligne droite et nous offre le final sur un plateau d'argent. Le « chapitre » 1983 frôle la perfection et permet d'évacuer les critiques qui bruissaient arguant que toute cette débauche d'effets normaux n'allait déboucher sur rien du tout. Arbre de fumée a une tête en forme de panache qui fonctionne à merveille.

Le livre a ses longueurs, ses errances. Le tout est souvent dérythmé et on aurait parfois aimé que Johnson cède au spectaculaire, se hisse à la hauteur d'un Conrad qui avait fait de l'emmerdement et du temps qui passe une sorte d'attaque de la diligence permanente. Ici, l'urgence attend et le temps flotte. Le fil de l'histoire disparaît parfois, si bien qu'on a l'impression étrange mais pas désagréable de marcher directement sur le fil narratif à la place. On se balade entre le Vietnam et la Thaïlande, on vit avec les soldats, on passe du temps (pas si bon) dans les bordels et on se reprend ensuite à retrouver le sens par hasard. Johnson peint un monde qui s'enfonce dans la dépression, des personnages qui s'engluent dans l'incertitude et le doute. Le colonel meurt bêtement mais personne n'y croit. Les apparences ne sont plus ce qu'elles étaient. Les repères se brouillent. L'interventionnisme est illégitime. Vollmann est un peintre romantique. Johnson écrit de la petite musique.

Arbre de fumée est aussi droit et bizarre que son titre. Il sent parfois l'intox et le vaporeux mais cache une grande richesse littéraire et poétique. Les dialogues idiots sont entrecoupés de séquences de toute beauté. Les imperfections sont évidentes mais donnent une densité aveuglante à ce beau nuage de fumée. L'épique se gagne à cloche-pied. Les unijambistes ont mal à leurs jambes invisibles. Comme tous les livres récompense, Arbre de fumée survit après la tornade.

Denis Johnson, Arbre de fumée, Christian Bourgois, septembre 2008.

Benjamin Berton Le 29 juillet 2008

- Toutes les chroniques de la rentrée littéraire

- Toute l'actu littéraire sur le blog livres