Les Mille-Vies de Delphine Coulin




Toutes les vies de Dorine M.

J'ouvre les yeux. Le reflet des voitures qui passent dans la rue s'agite, vibrant, dans l'interstice entre les rideaux sombres et le plafond. Il est sept heures. Je sors des draps tièdes, mets mon peignoir en éponge et file, pieds nus, vers la salle de bains.

Les images brouillonnes, tourbillonantes de mes rêves se défont à mesure que ma peau se réveille sous l'air frais du matin. J'aime ce moment où on ne sait pas si on est déjà réveillé ou si on rêve encore. Je passe ma main sur ma peau encore endormie, sensation d'oreiller froissé.

Porte-serviettes chaud, parure propre dans la placard, odeur de lessive, blancheur. Les deux miroirs se font face, je m'interpose entre eux et deviens immédiatement plurielle. La lumière qui éclaire mon visage est douce, blonde. Je me regarde à peine. Enfant on me disait de ne pas me fixer trop longtemps dans la glace, que je risquais d'y voir le diable ; alors je restais là, à attendre, inquiète, mais curieuse. Plus tard, après avoir compris que je n'y verrais jamais que moi-même, j'avais aimé m'y étudier - et puis, depuis six ou sept ans, je m'évitais. Je ne me regardais plus que pour essayer de me transformer -, par professionalisme, ou par orgueil.