Le Fond des forêts de David Mitchell



Critique

Note du livre L'enfance éternelle

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L'enfance éternelle



Un narrateur de treize ans, treize chapitres et treize mois entre janvier 1982 et janvier 1983 : telle est, en apparence, la seule audace structurelle du quatrième roman de David Mitchell, Le Fond des forêts, qui tranche résolument, par son formalisme et sa tonalité douce-amère, avec les bouillants Cartographie des nuages et Ecrits fantômes.
 
Jason Taylor habite Black Swan Green, au cœur de la campagne anglaise, et c'est avec l'œil scrutateur du poète en devenir qu'il observe la vie - la sienne d'abord, celle d'un gamin bégayant, fatalement en bute à la cruauté de ses pairs, celle de sa famille ensuite, soudée en apparence mais dont les failles ne cessent de s'élargir, celle de l'Angleterre enfin, engluée dans la crise des Falkland, baignée de brumes et de pop synthétique.

Ainsi exposé, l'argument du roman pourrait refroidir les fans de la première heure. Toutefois, qu'on ne s'y trompe pas : Le fond des forêts est le plus beau roman de son auteur - le plus profond et le plus personnel. Chaque chapitre constitue un voyage à part entière et, si la dimension initiatique est bien présente, (rencontres étranges, « premières fois » fondatrices), le lecteur est avant tout emporté par la force poétique de l'histoire. Le premier chapitre donne le ton : à la suite de Jason, on plonge dans une ambiance résolument fantastique, hérissée de fantômes, de symboles et de visions pâles. Chanté, disséqué non sans humour par la subjectivité du narrateur, ce pays-là est celui de l'enfance qui s'achève et ouvre sur un après fascinant et brutal. Qu'une cartographie de ce territoire, miné par essence, parvienne non seulement à éviter tous les pièges du genre mais, de surcroît, à tenir son lecteur en haleine par la seule force de ses images (lesquelles se confondent à une recension par définition imparfaite, quand elles ne se substituent pas carrément à elle) en dit long sur l'intelligence et la maîtrise de son créateur.

Servi par une galerie de personnages secondaires souvent extraordinaires, Le fond des forêts est un rêve - l'autre nom de la mémoire. Des scènes se succèdent, inoubliables : une bataille sur un lac gelé, une fête foraine virant au tragique, un rite de passage traité comme un travelling, une rencontre poignante avec une vieille dame indigne. Epars et enchanteurs, les fils des premiers chapitres se renouent pour finir en une conclusion déchirante. Entre conte de fées mélancolique et chronique aiguë de l'Angleterre thatchérienne, le roman ne choisit jamais son camp : il donne tout, et sa virtuosité étourdit. Aux côtés du Grand Meaulnes ou d'Extrêmement fort et incroyablement près, Le fond des forêts se taille une place de choix parmi les récits magiques de l'enfance.

David Mitchell, Le Fond des forêts, Editions de L'Olivier, 2009.

Fabrice Colin

 

Le 02 février 2009