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Tenter de résumer le second roman de David Mitchell reviendrait à vouloir établir cette "cartographie des nuages" dont il est question justement. Concernant la conception essentiellement insaisissable, plurielle et chaotique du roman par son auteur, aucun titre n'aurait pu mieux convenir en effet. Il suffira donc de savoir que cette ambitieuse chronique de "la chute de l'empire humain" répond en tout point à celle, millénaire et mythique de Gibbon et de son Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain pour en appréhender l'intérêt et les enjeux.
Mosaïque romanesque
Au travers de ces six histoires traversant les siècles, toutes reliées entre elles par un discret fil conducteur (une tache de naissance, un journal, une enquête, un film, un hologramme, un témoignage), David Mitchell dévoile le contour fractale de notre destinée en tant qu'espèce et établit une cartographie informelle de ce qui nous mènera certainement à notre perte si nous n'y prenons garde. Qu'il s'agisse du journal de bord d'une traversée du Pacifique au milieu du XIXe siècle, de l'errance d'un jeune compositeur anglais déshérité dans la Belgique des années 30, de l'enquête d'une journaliste dans le milieu du nucléaire dans la baie de San Francisco des années 70, d'une farce gériatrique située dans l'Angleterre contemporaine, d'un récit prospectif situé dans une Corée de science-fiction ou du témoignage d'une époque sans espoir situé dans un lointain futur, l'écrivain britannique fait voyager son lecteur et use en parallèle de toutes les ficelles dont il dispose grâce à la littérature de genres, pour mettre en scène la face prédatrice de l'humanité, sa propension à exploiter la faiblesse de l'autre, sa rapacité innée et son égoïsme autodestructeur. Une ambitieuse métaphore de la condition humaine, ainsi exprimée par l'un de ses plus cyniques protagonistes : "Les faibles sont la chair dont les forts font bonne chère".
L'expérience est humaine
Ceci étant, lire Cartographie des Nuages est également une expérience. Mais, une passionnante expérience, dont le plaisir doit tout à la lisibilité de l'ensemble. Malgré sa structure originale composée de 5 chapitres + 1 central, le livre se lit en suivant les différents récits, comme on parcourt les gammes d'un piano : Do Ré Mi Fa Sol La Si Do ; puis arrivé au milieu, retour en Do, Si, La, Sol, etc. Les intrigues divisées en leur milieu doivent attendre que le lecteur arrive au cœur du roman pour pouvoir enfin reprendre et voir ainsi leurs résolutions.
Une idée à la fois ingénieuse et simple, qui met à mal la patience de son lecteur en ménageant un impossible suspense, tout en permettant l'expression d'un tout, une cosmogonie de la destinée humaine à travers le temps.
Loin des procédés roublards et peu convaincants d'un Mark Z. Danielewski, par exemple, (voir notre crash test), Cartographie des Nuages se refuse donc à sombrer dans l'expérimentation gratuite. Par delà sa structure, David Mitchell travaille pourtant le langage au corps, s'adaptant à chaque époque et chaque récit. C'est particulièrement vrai dans son impressionnant chapitre central, ou l'auteur invente quasiment une langue à la manière d'un Burgess dans Orange Mécanique pour les besoins de son récit (on saluera d'ailleurs ici le travail exceptionnel du traducteur). Ses efforts accouchent finalement d'un roman mosaïque unique, doublé d'un univers romanesque totalement singulier dans lequel chaque vie fait écho à une autre dans une danse immuable et éternelle.
Maxence Grugier
Retrouvez le crash test Danielewski vs Mitchell sur le mag livres.
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