Si le précédent roman de
David Mitchell,
Cartographie des nuages, lorgnait clairement du côté de la SF et de l'expérimentation formelle,
Le Fond des forêts, son troisième livre traduit en français, est de facture a priori plus classique : l'Angleterre des années 80 narrée par un gamin hyper-sensible - véritable plaque photosensible qui ne manque rien des convulsions de l'époque.
Dans les locaux de L'Olivier, c'est un homme affable qui nous accueille, armé d'une délicatesse typiquement britannique. Rapidement, nous optons pour une discussion à bâtons rompus, tournant autour de son dernier roman et de l'acte d'écrire. Mitchell formule ses réponses avec soin, hésite, change de mots au dernier moment. Par instants, on croirait voir son héros en lui : l'enfant qui bégaye, éternel émerveillé et génie qui s'ignore.
David Mitchell : Cartographie des nuages s'est vendu à plus de 300 000 exemplaires en Angleterre et 70 000 aux Etats-Unis. Evidemment, certains lecteurs m'en ont voulu à la sortie de Le Fond des forêts de ne pas avoir écrit un livre dans la lignée de Cartographie... Mais le fait est que je n'ai pas établi un plan sur quarante années. Quand je me lance dans un nouveau livre, je ne sais pas où je vais, je ne sais même pas pourquoi ce livre et pas un autre. En définitive, c'est la curiosité qui me motive. Que va être mon prochain roman, comment va-t-il me créer, lui ? Je ne veux surtout pas me répéter, devenir prisonnier d'un schéma. On peut durer quinze ans en écrivant toujours le même livre mais si on veut en tenir quarante, par exemple, le seul moyen est de se réinventer.
L'histoire de cet enfant qui bégaie dans Le Fond des forêts s'inspire-t-elle de votre propre expérience ?
Le bégaiement, oui, il est tiré de ma propre enfance. Et le cadre du roman aussi : pas seulement le cadre géographique mais le cadre temporel, l'ambiance, cette atmosphère no future, Thatcher, la guerre des Falkland. Il régnait une sorte d'euphorie malsaine. Pour le reste, j'ai vécu dans une famille bien plus heureuse que celle de mon personnage, et qui n'a pas subi le même destin. Et je n'ai pas de sœur, mais un frère aîné.
L'Attrape-cœur est un grand roman mais Salinger triche un peu : il parle par la voix de son personnage et, du coup, il est quand même un peu trop intelligent et mur pour son âge. Je ne voulais pas utiliser cette solution. Mon narrateur est un poète mais un poète naissant, une voix brute, dépourvue de sophistication. Le résultat est parfois étrange mais le fait est là : intuitivement, Jason comprend les lois de la poésie. C'est une quête intérieure de la primitivité, que les adultes sont si prompts à délaisser.
Quelle importance accordez-vous à la métaphore dans votre travail d'écriture ?
Le romancier est une machine à métaphores. L'originalité, pour un écrivain, consiste à utiliser des métaphores pertinentes : il s'agit d'identifier des éléments similaires au sein de choses dissemblables. Les enfants accomplissent cela de façon intuitive. Ce n'est pas le « quoi » qui est important, c'est le « comment ». Le plaisir de la métaphore réussie est sans égal.
Vous aimez également faire revenir certains de vos personnages d'un roman à l'autre.
Certains de mes personnages passent d'un roman à un autre. D'une part, cela m'amuse et ne coûte pas grand-chose. Mais il y a une autre raison, plus sérieuse : c'est ce que j'appelle le principe de réalité contagieuse. Dans le contrat passé avec le lecteur, le monde du roman est réel ; c'est une qualité transférable. Si vous avez aimé Cartographie des nuages, par exemple, et que vous retrouvez un personnage de ce livre dans un autre, cela renforce par porosité la réalité de cet autre livre. D'une façon générale, j'aime voir mes différents romans comme les chapitres d'une sorte d'über-roman à venir. Ce sont vos livres qui vous écrivent.
Fréquentez-vous le monde littéraire ?
J'entretiens peu de contact avec la communauté littéraire. Certes, je me plie de bonne grâce aux rituels du book-touring, je participe à des festivals mais, pour le reste, je tente de me protéger et de mener une vie aussi normale que possible. J'ai quelques amis écrivains, pas forcément parmi les plus connus.
Des projets en cours ?
Je suis censé terminer mon prochain roman en juin, c'est-à-dire... demain. Il s'agira d'un roman, historique, évoquant l'existence d'une communauté hollandaise sur une île artificielle du Japon, au XVIe siècle.
Propos recueillis par Fabrice Colin
Photo : David Mitchell © BALTEL/SIPA