David Heatley




David Heatley est assurément l'une des révélations bd de cette rentrée. Dans J'ai le cerveau sens dessus dessous, il aborde, dans un style qui évoque Chris Ware ou Joe Matt, des sujets comme le sexe, le racisme, le hip hop ou la famille. Il revient avec nous ses inspirations, ses choix esthétiques et sa condition "de blanc né aux Etats-Unis".

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Fluctuat : J'ai le cerveau sens dessus dessous est votre première bd intégrale. Pourquoi avoir choisi le mode autobiographique ?
David Heatley :
C'est sans doute en partie du narcissisme, mais également l'envie d'offrir une œuvre sincère et généreuse à mes lecteurs. Depuis l'université, je suis attiré par des œuvres d'arts personnelles et intimes, qu'il s'agisse de films, de bd ou de musique. Je prends du plaisir à m'égarer dans des intrigues fictives, ou plus traditionnelles, mais il y a quelque chose de passionnant dans les histoires « vraies ». Dérouler le fil d'une vie me semble infiniment plus intéressant que de construire une histoire plus classique en trois actes. J'ai donc voulu faire un livre qui suit au plus près le cheminement de l'existence.

Comment avez-vous choisi les cinq chapitres de votre livre : Sexe, Race, Mère, Père, Famille ?
Le livre était en constante évolution jusqu'au moment où il est parti à l'impression. Les titres des chapitres font partie des dernières choses qui ont été ajoutées. Il me paraissait important d'organiser toute la matière que j'avais, pour la présenter au lecteur sous une forme digeste, d'autant plus qu'elle me semblait éparpillée. La partie sur le sexe et celle sur mon père étaient déjà terminées quand j'ai commencé à penser à en faire un livre entier. Je savais que je voulais faire quelque chose sur la question raciale, et je savais que je voulais faire un portrait de ma mère pour compléter celui de mon père. La partie sur la famille est celle qui m'est venue en dernier, et elle fait finalement le lien entre toute les autres.

Vous insérez des versions illustrées de vos rêves à plusieurs reprises dans le livre. Est-ce que vous les interprétez en les dessinant ?
Depuis l'âge de quinze ans, je tiens un journal dans lequel je note mes rêves chaque fois qu'ils sont particulièrement intenses ou perturbants. Le plus souvent, je les retranscris dans la minute qui suit mon réveil. Il faut noter très vite tous les détails avant qu'il ne commence à s'effacer. J'essaie de présenter mes rêves sans les faire passer par le filtre de l'analyse. Ils doivent apparaître aussi bruts et spontanés qu'au moment où je les ai rêvés. C'est ce qui fait la différence entre quelque chose qu'on a vraiment vécu et quelque chose dont on a juste entendu parler...

Pourquoi avoir fait le choix d'insérer sur certaines pages une multitude de petites cases, qui donnent d'ailleurs à l'ensemble un caractère assez obsessionnel ?
Le premier strip que j'ai composé avec 48 cases par pages, c'était la partie « Sexe ». C'était notamment une réaction aux auteurs de bd comme Jeffrey Brown ou Joe Matt, qui ont retracé des épisodes de leur vie sexuelle sur plusieurs livres. Je me suis dit : « Je peux le raconter en 15 pages environ et en finir avec ça ! ». Je voulais aussi que ces pages dégagent quelque chose d'intime, de privé, qu'elles n'aient pas l'air trop travaillées, comme des passages de journaux intimes. C'était aussi une façon de prendre le contre-pied d'une tendance qui consiste à faire des livres entiers où chaque page correspond à une case. Et enfin, je voulais surtout faire tenir toute l'histoire de ma vie en un volume, et il fallait donc la compacter. Je crois que c'est effectivement le résultat d'un projet un peu fou, obsessionnel.

Qu'est-ce qui vous a conduit à traiter du racisme ? Vous souvenez-vous d'un événement particulièrement marquant ?
Je suis né dans blanc dans ce pays (les Etats-Unis). J'ai donc une part de racisme en moi. Le fait que je me sois fait tabasser par un groupe d'enfants noirs à la maternelle n'a sans doute pas aider. Mais même sans ça, j'aurais sans doute pensé ou ressenti plus ou moins les mêmes choses. J'ai grandi et été à l'école dans une ville avec une importante population noire. Quand j'étais au lycée, un jeune noir s'est fait tué par un policier blanc dans ma ville. Il y a eu des émeutes dans la rue. Jesse Jackson et Al Sharpton sont venus et ont organisé des meetings. Ce n'est pas là une expérience banale pour un gamin blanc, alors je me suis dit qu'il y avait beaucoup à explorer. Je savais que si je parlais du racisme aussi franchement que je parle de sexe, ce serait plutôt choquant. Dès que l'on aborde la question raciale, les blancs semblent soit trop prudent, soit ils affichent ouvertement et éhontément leur racisme. Il y a beaucoup de crainte d'être mal interprété. Moi je n'ai pas vraiment peur de ça. Je suis plutôt d'accord Malcolm X (qui est l'une de mes idoles) que je cite au début de la bd : « Je suis pour la vérité, peu importe celui qui l'énonce ». Cela dit, je ne pouvais écrire que sur ce que je savais, c'est-à-dire sur ce que c'est que d'être blanc dans cette ville et dans tous les endroits où j'ai vécu. Beaucoup des personnages que je décris ont été mes amis proches, pas des connaissances superficielles, et c'était donc très complexe. En fin de compte, ma problématique était "Si je regroupe toutes les personnes noires que j'ai connu dans une bd, sera-t-il possible d'établir une généralité ?" Et la réponse est non.

Vous pensez que chacun porte une part de racisme en lui ?
Je pense que la plupart des gens sont au moins un peu raciste, qu'il en aient conscience ou non. Le fardeau culturel avec lequel nous grandissons, chacun dans nos propres communauté xénophobes, est bien trop lourd et encombrant. Je crois que qu'il faut faire un très important travail d'introspection et d'interrogation - voire même une thérapie - avant de pouvoir lutter contre son racisme le plus profondément enfoui. Je l'ai fait de façon très sérieuse. Je n'ai pas demandé à naître blanc, mais puisque c'est le cas, c'est à moi de rendre les choses mieux qu'elles ne l'ont étés avant moi. Nous avons beaucoup de chemin à faire avant d'arriver à réparer nos relations avec la population noire de notre pays. Nous avons tous un rôle là-dedans.

Selon vous, l'élection d'Obama a-t-elle changé quelque chose à la question raciale ?
C'est incroyable de pouvoir témoigner de la victoire d'Obama et d'y avoir contribué. Je suis emballé à l'idée qu'il soit le premier président dont mes enfants se souviendront. J'ai grandi sous Reagan, et je pense que sa présidence a eu et va continuer à avoir un énorme impact sur l'esprit des gens concernant les races. Cela semble malheureusement inhérent à la nature humaine : on se divise en groupe et on hait les autres. Même parmi les noirs aux Etats-Unis, il y a aujourd'hui certaines factions qui accuse Obama de ne pas « être assez noir ». Ou des gens qui affirment que l'histoire ne changera pas avant que quelqu'un dont les ancêtres furent des esclaves ne deviennent président (c'est le cas pour Michelle Obama pourtant). Et bien sûr, il y a aussi des blancs haineux qui se plaignent de "ce qu'on a fait de leur pays". Je pense que le changement relève d'un long et tortueux processus, et la douleur de l'esclavage est encore en pleine cicatrisation. Et ça prendra encore probablement entre 50 et 100 ans. Mais je suis optismiste. Je pense que plus il y aura de mariages métisses, plus les différences s'effaceront.

Le titre de votre livre vient d'un morceau des Ramones. Et vous êtes un grand fan de hip hop. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à la musique ?
Je suis un fan de tous les styles musicaux. Mais j'ai un penchant pour le punk, le rock indé, le reggae et le hip hop. Je suis touché par les artistes qui viennent d'un milieu difficile et trouvent assez de confiance en eux pour se lancer sous les projecteurs. J'adore le courage et la confiance d'un rappeur comme Ghostface. Et à l'inverse, j'aime aussi des chanteurs comme Neil Young ou Jeffrey Lewis, qui eux ne semblent pas calculer l'image qu'ils projettent d'eux mêmes.

Vous avez inséré de nombreux commentaires musicaux sur la musique dans le chapitre « Race ». Les morceaux évoqués composent-ils en quelque sorte la bande-originale de votre bd, et même de votre vie ?
Pendant que je prenais des notes pour ce chapitre, je me suis rendu compte que j'avais envie d'y intégrer la musique que j'écoute. Pour moi, le hip hop est l'un des plus prodigieux mouvements artistiques qui ait jamais existé. Comme le dit Mos Def, vous prenez dans une cité du Bronx des gosses qu'on n'imagine même pas avoir la moindre idée, et les voilà qui émergent à travers le break, le rap, le graf... Des trucs qui font maintenant tourner des industries milliardaires. Le hip hop a toujours fait partie d'une des mes principales inspirations. J'ai voulu rendre hommage à la musique que j'écoute. Certaines des « chroniques » d'albums que j'ai intégré parle de l'expérience de la découverte de la musique. De la façon dont le gosse que j'étais l'a perçu. Au fur et à mesure que je grandis dans la bd, je commence à être plus critique, et les chroniques deviennent un peu plus complexes. De la soul, Jungle Brothers, A tribe called Quest m'ont changé pour toujours. J'avais envie d'enregistrer un album entier avec mes propres morceaux pour accompagner le livre. Je n'ai réussi à négocier qu'un EP de six morceaux, qui est toujours disponible sur iTunes.

Vous êtes donc musicien, auteur de bd, et vous faîtes aussi je crois de la vidéo. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Les trois ! Je commence une tournée de spectacle avec un groupe. Je travaille sur mon troisième clip, (Right to Feel High), et je prépare aussi un livre avec une écrivain, Christen Clifford qui s'appellera « Give it to me Baby », et qui sera une chronique sur sa vie sexuelle avant, pendant, et après sa grossesse. J'espère le publier chez Mother's Day avant 2011. Mon prochain livre à paraître aux éditions Pantheon, Overpeck, est en suspens pour le moment. Il ne sera probablement pas fini avant quatre ou cinq années. Mais j'y pense !

Propos recueillis par Céline Ngi

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