David Garcia




Suite au décès en prison d'une journaliste turkmène travaillant pour une radio occidentale, David Garcia,qui a publié l'une des rares enquêtes sur le Tukmenistan revient sur le traitement médiatique dont ce pays fait l'objet.

- Lire sur le blog télé, l'entretien avec Catherine Berthillier, première journaliste à avoir ramené des images non officielles du Turkmenistan

La journaliste Ogoulsapar Mouradova est morte en prison le 14 septembre après avoir été accusée d'espionnage par la justice tukmène. Qu'est- ce qui a conduit à son arrestation ?
Ogoulsapar était pistée par la police turkmène depuis pas mal de temps. Elle travaillait pour Radio Free, un media états-unien qui émet au Tukmenistan. Lors d'une perquisition chez elle, la police turkmène a trouvé chez elle Anarkuban Amantklytchev, un militant des droits de l'homme qui a servi de fixer (informateur payé par les journalistes) pour une l'enquête de Catherine Berdillier pour Envoyé spécial. Il faut savoir qu'au Turkmenistan les journalistes sont aussi souvent des militants des droits de l'homme, logique au vu la situation.
Chez lui, les policiers ont trouvé une caméra et il a été accusé d'espionnage, Ogoulsapar aussi et une vague d'arrestations a eu lieu dans la foulée.

Son corps aurait été retrouvé avec une blessure au front et des traces d'étranglement.
Oui. Sa famille a été obligée de signer une décharge indiquant qu'elle constatait la mort naturelle mais au Turkmenistan quand on arrête un opposant l'affaire ne s'arrête pas là. Tous ses proches sont en danger permanent et peuvent être arrêtés à peu près n'importe quand.

Depuis l'élection de Saparmourad Niazov président à vie depuis 1999, les entorses aux droits de l'homme sont légions sans que l'Occident semble s'en émouvoir.
Au Début des années 90 les dirigeants d'Asie Centrale avaient plutôt bonne presse, après l'effondrement du bloc soviétique ils donnaient l'impression -notamment Niazov - de vouloir moderniser leur pays. Niazov a même rencontré François Mitterrand en 1993. Ils ont longtemps eu le bénéfice du doute. En outre, personne ne s'intéresse réellement au Turkmenistan parce que c'est un nain politique.

Les medias ont été plutôt discrets eux aussi sur la situation générale du pays. Notamment en France, alors que le groupe Bouygues a des intérêts commerciaux colossaux là-bas.
Il y a tout de même eu une thema sur Arte en 2002 et quelques papiers dans la presse française. Mais effectivement tout le monde est très pudique sur Bouygues. Fin 2005, Paris Match a fait un sujet dur sur le régime de Niazov sans jamais mentionner Bouygues si ce n'est dans une légende photo illustrant un batiment construit par le groupe.Le Figaro Magazine a également publié un sujet et a parlé des expatriés français en prenant le cas d'un employé de chez Alsthom qui doit avoir moins de dix personnes basées dans le pays! Alors que Bouygues en a beaucoup plus et décroché d'énormes contrats. Un milliard d'euros en douze ans.

Notamment celui de la rénovation de la télévision nationale turkmène totalement contrôlée et inféodée au régime.
Oui, grâce à sa filiale TF1, le groupe a fourni du matériel, formé les techniciens sur place et même -d'après une de mes sources - incrusté un logo de Niazo en bas de l'écran.

Niazov avait même été invité dans une émission de TF1 jamais diffusée.
Lors de son unique visite officielle en 1996, il a été interviewé par Jean-Claude Narcy. Niazov après avoir salué l'excellent travail du groupe Bouygues y parle du turkmenistan qui entre dans une société libre et civilisée où les habitants ont l'habitude de penser librement, d'exprimer leurs idées sans crainte d'être persécutés. Le Lay qui est également invité explique que la télé est un moyen de diffuser et de développer la culture, c'est plutôt drôle.

Niazov a fait envoyer son livre Ruhnama- outil de l'endoctrinement qu'exerce le dictateur sur le peuple - aux grandes bibliothèques du monde. Vous expliquez dans votre livre que nombre de traductions ont été financées par de grands groupes qui ont des intérêts commerciaux là-bas.
Oui ça ne coûte pas très cher et ça permet de bien se faire voir auprès de Niazov. Certains groupes comme Daimler Chrysler vont beaucoup plus loin que Bouygues qui est une cheville ouvrière parmi d'autres du régime. On m'a même dit qu'un groupe électronique allemand avait permis à Niazov de faire brouiller les émissions de Radio Free mais il faut aussi se méfier de certaines infos : on m'avait assuré que Bouygues avait financé la traduction française du Runhama et c'est faux.

Canal Plus aurait censuré un sujet sur le Turkmenistan qui devait être diffusé dans le Vrai Journal (ce qu'a toujours nié son ancien redacteur en chef Victor Robert)
Ce que je sais c'est qu'un journaliste du Vrai journal m'a contacté après avoir lu mon livre et qu'il était très enthousiaste. Quelques jours plus tard il l'était beaucoup moins. Karl Zero dit qu'il y a effectivement eu censure mais vu ses rapports avec Canal Plus que faut-il en penser ? La fusion à l'époque à l'étude de Canal Sat et TPS a t-elle jouer un rôle ? Il n'est pas interdit de le penser.

Propos recueillis par Daniel De Almeida

Illustrations : 1. Vue de la mosquée de Kiptchak, 36 000 mètres carrés pour 157 millions de dollars.| 2. Centre-ville d'Achgabat avec statue dorée de Saparmourad Niazov.|3. Saparmourad Niazov

Daniel de Almeida.

Sur Flu : - Lire la chronique du livre de David Garcia, Le pays où Bouygues est roi - Sur le blog : entretien avec Catherine Berthillier qui a réalisé un sujet pour Envoyé spécial - Quelques exemples d'absurdités turkmènes