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Bienvenue dans le monde surréaliste et réjouissant de David Foster Wallace, un auteur brillant trop tôt disparu. D.W.F. s'est en effet suicidé le 12 septembre 2008, laissant derrière lui trois romans, dont le fameux Infinite Jest encore non traduit, des nouvelles et de nombreux essais. La Fonction du Balai est son premier roman, qui paraît aujourd'hui Au Diable Vauvert, accompagné de Pour Mémoire, un très beau recueil d'hommages posthumes de ses confrères les plus influents, parmi lesquels Don Delillo, Sadie Smith ou Jonathan Franzen.
Les mots, la parole, le verbe, sont au centre de ce premier roman de David Foster Wallace, un auteur que l'on compare souvent à Thomas Pynchon pour sa manière de traiter des idées complexes sur le mode fictionnel. Comme c'est souvent le cas dans les romans de son aîné, les signes abondent dans ce grand roman ésotérique moderne qui use du langage de la psychanalyse ou de la théorie du langage de Wittgenstein - dont l'arrière grand-mère de l'héroïne était, un temps, la disciple - comme d'un prisme à travers lequel s'expose un monde remplie d'énigmes à résoudre et de signes à décrypter. Lenore, diplômé de philosophie mais simple standardiste, vit par exemple à East Corinth, dans la banlieue de Cleveland, une cité qui fut réalisée par son grand-père selon le profil de Jane Mansfield. Rick Vigorous son petit ami quadra, est le directeur d'une maison d'édition qui ne publie rien, et le building de leur voisin, un magnat de la génétique qui opère d'étranges recherches sur des aliments permettant aux nourrissons d'acquérir plus rapidement la parole, projette une ombre maléfique sur la ville... A la manière de William Burroughs ou de Pynchon, David Foster Wallace présente le langage comme un outil à double tranchant, l'élément d'un jeu de piste servant à encoder (et non pas décoder malheureusement), le réel mais également à l'embrouiller. Les protagonistes de La Fonction du Balai parlent constamment, tentant tant bien que mal de dénouer le fil de leurs vies, d'expliquer leur relation au monde. En vain malheureusement.
En opposition à ce monde de mots, Wallace offre le désert. Une étendue sinistre et artificielle, mais également silencieuse, créée en bordure de ce Cleveland imaginaire par une entreprise paysagiste sur les ordres d'un de ses ancêtres. Ce vide, à proximité de la ville, semble aussi être le récipiendaire des réponses à toutes les énigmes contre lesquelles butent les différents personnages de La Fonction du Balai. Des réponses difficilement compréhensibles si ce n'est pour les principaux intéressés, comme l'on s'en rend compte à la fin de ce roman à énigmes. Lenore acceptera-t'elle de grandir sans l'ombre tutélaire de son aïeule ? Rick pourra-t'il se détacher de cette relation immature ? Nul ne le sait plus au début qu'à la fin. Les petits et les grands débats philosophiques qui animent ce livre fou, extrêmement érudit et surtout très drôle, qu'il s'agisse de psychodrames familiaux étranges, de séances d'autoanalyse, de descriptions de rêve, de narrations d'histoires dans l'histoire (très nombreuses ici), de phénoménologie de l'esprit, de " déformation stratégique de la réalité " ou de " socioéthique des odeurs de pieds ", Wallace ne fait que mettre à jour le désert du langage et au delà, celui de notre accès au monde.
On sent très bien jaillir ici une mélancolie sous-jacente et au final funeste. Celle de celui qui, très tôt, découvrit qu'il est parfois vain de vouloir trop "dire le monde", ce monde que l'auteur, David Foster Wallace, lisait à livre ouvert. Une malédiction pour un écrivain. Un boulet trop lourd à porter pour celui pour qui l'écriture aurait du être "une récompense irrésistible en échange d'un service irréalisable " comme aurait dit LaVache Beadsman, le frère unijambiste et surdoué de Lenore. " CQFD " aurait-il ajouté. Une conclusion que l'écrivain a fini par ne plus supporter, et c'est bien dommage pour nous tous.
David Foster Wallace, La Fonction du Balai, Editions Au Diable Vauvert.
Maxence Grugier
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