David Di Nota




Remarqué pour son roman J'ai épousé un Casque bleu, David Di Nota poursuit dans Bambipark ses recherches sur le rôle des forces internationales dans le conflit de l'Ex-Yougoslavie. A l'heure où la réintégration de la France dans l'OTAN fait débat, rencontre avec cet auteur qui n'a de cesse de dénoncer "les mirages de la morale internationale" et le principe des "vraies fausses guerres européennes".
 

 
Après J'ai épousé un Casque bleu, Bambipark est votre deuxième ouvrage portant sur le génocide bosniaque. Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la question ?
C'est presque générationnel : né en 1968, j'appartiens à une génération qui a eu vingt ans au moment du traité de Maastricht, avec ce qu'il impliquait d'espoir : l'espoir d'arriver à pacifier l'entourage européen, et à construire une politique étrangère qui soit basée en théorie sur des valeurs. Et à ce message sublime, j'ai voulu essayer de répondre par le récit des faits. J'ai voulu retracer le contraste entre une ambition politique très noble et des faits qui ne correspondent pas du tout à cette ambition. J'ai épousé un Casque Bleu était vraiment centré sur le cas bosniaque. Dans Bambipark, qui prend place en Serbie, je suis en quelque sorte passé à l'ennemi, mais c'est absolument nécessaire surtout si on fait un travail d'écrivain : il fallait aller de l'autre côté, et essayer d'écouter - plus que de juger - ce que dit la société serbe de tous ces événements.

Le voyage en Serbie s'est-il déroulé comme vous le décrivez dans le livre ? Êtes-vous partis avec un plan bien précis en tête ?
Je suis parti avec très peu d'entretiens prévus, avec une confiance énorme laissée au hasard. J'avais simplement envie d'être sur place, de commencer à noter des détails et à écouter des gens, du chauffeur de taxi au colonel dans l'armée serbe. Je voulais quelque chose qui soit ouvert à tout : je ne savais pas ce que je voulais chercher ni ce que j'allais trouver. Tout s'est fait naturellement. C'est extraordinaire comme les rencontres se font rapidement quand on n'a pas d'intentions préconçues.

Dans Bambipark comme dans J'ai épousé un Casque bleu, vous articulez littérature et réalité documentaire. Pouvez-vous expliquer cette démarche ?
Cela relève d'un travail d'écriture, et j'espère d'écrivain. J'ai une problématique de fond, déjà exploré dans J'ai épousé un Casque bleu : il s'agit de comprendre ce que signifie être européen, être en Europe. Ma préoccupation c'est de me placer au milieu du conflit, pour sentir comment les gens essaient de se raconter des histoires pour effacer tout l'aspect tragique. Ce questionnement provient sans doute en partie de mon admiration pour l'œuvre de Clément Rosset qui porte une attention particulière au tragique. Au-delà de Clément Rosset, il y a quelqu'un d'autre que je ne peux pas m'empêcher de citer, c'est Swift. Le Voyage de Gulliver est un livre sur l'Europe, qui interroge sur ce que c'est qu'être Européen, ce que c'est que faire des guerres, et de les faire au nom d'une certaine morale. C'est ce questionnement là que j'ai vraiment envie de poursuivre.


En détaillant les circonstances du conflit entre Serbes et Bosniaques, vous révélez l'inefficacité des institutions internationales. Que leur reprochez-vous surtout ?
Ce qui me gêne dans l'ONU, c'est son principe Kantien qui voit le droit comme une idée régulatrice. Quelque soit l'épreuve que vous traversez, quelque soit l'épreuve du réel, qui est parfois d'une tragédie flagrante, on a cette idée qu'il faut continuer, qu'il faut tendre vers le bien à défaut de le faire : il y a là la recette parfaite pour ne jamais se confronter au réel. C'est une sorte d'anesthésie universelle plus que locale. Nous ne vivons pas dans des sociétés totalitaires mais il y a quelque chose que nous leur empruntons : c'est la capacité de nous anesthésier, et de ne pas écouter les leçons du réel. Je pense que si l'écrivain a une mission c'est d'être toujours du côté des faits. Je suis pour une littérature réaliste.


Voyez-vous une dimension post-colonisatrice dans le fonctionnement des institutions internationales ?

Certainement, il y a une pulsion coloniale européenne qui est évidente, et qui vient aussi bien du colonisateur que du décolonisé. Le peintre Kouning a dit : « tout ce qu'on peut espérer c'est essayer de mettre un peu d'ordre en soi-même » et ce serait formidable que l'Europe essaie de mettre un peu d'ordre en elle-même, plutôt que d'essayer d'en mettre dans le monde entier. Il y a quelque chose qui relève d'un colonialisme impensé, qui ne peut pas se dire : l'idée que nous allons apporter de la démocratie, ou que nous avons une solution pour toutes les populations, qu'elles soient bosniaques, serbes ou afghanes, me paraît d'une naïveté abyssale. Mais c'est un discours que les institutions sont tenues d'avoir, et qui implique des opérations militaires très précises ou les gens meurent de façon très précise.


Que pensez-vous de la décision de Sarkozy de réintégrer la France dans l'Otan, qui fait débat en ce moment ?
Il paraît qu'en rejoignant le commandement militaire intégré, la France se donnera les moyens d'influencer les Etats-Unis de l'intérieur. Cette noble ambition fait sourire. Quand on représente 5% des efforts militaires d'une coalition, on ne peut pas espérer infléchir la conduite de guerre d'une manière décisive : le conflit en Afghanistan, sous nos yeux, en est un bon exemple. L'idée que nous serions davantage en mesure de peser sur les choix stratégiques américains en vertu de notre position dans un organigramme laisse supposer que les discussions militaires fonctionnent au prestige ou à la persuasion. C'est évidemment faux : le seul argument véritable est et restera la somme des moyens militaires engagés. Tout le reste est littérature.


Et cette idée que la réintégration redonnerait à la France "les postes auxquels elle a droit" ?
Cette réintégration simplifierait une situation institutionnelle. Certes, mais la simplicité institutionnelle n'est pas un but en soi. Le fond du problème demeure celui de la désignation de l'ennemi. En adoptant le catalogue américain des menaces, que l'Europe comme la France seraient bien incapable de contester, puisqu'ils l'ont repris de concert au début de la décennie 1990, notre pays est en effet dans une position malaisée, et il est très tentant de s'aligner une fois pour toutes. Bien sûr, cette réintégration à la sauvette ne veut surtout pas passer pour un alignement idéologique. Mais l'idée suivant laquelle cette réintégration préserve notre liberté de choix, puisque nous pouvons, comme l'Allemagne lors de la deuxième guerre du Golfe, nous abstenir, est en vérité effarante. La preuve de notre liberté consisterait à ne rien faire, ou bien à se tenir à l'écart... C'est une drôle d'idée de la liberté, laquelle d'ailleurs ne nous dit pas ce que deviendra le Monde pendant ce temps-là.


Après la Yougoslavie, envisagez-vous de vous intéresser à un autre conflit ?
Absolument. Mon prochain livre se passera au Tchad, ça m'intéresse de voir comment les institutions se mettent en place pour prétendument assurer le contrôle humanitaire du Darfour. Là aussi il y a un abîme entre les discours et les faits. C'est vrai aussi en RDC où l'Europe s'est glorifiée d'avoir réussi à contrôler l'élection démocratique en oubliant tout simplement qu'un nettoyage ethnique s'est produit juste après son départ. Les victoires symboliques de ce type sont plutôt des hontes symboliques. Je ne suis pas du tout anti-européen. Au contraire, je me sens vraiment européen. Mais je crois qu'il y a un fil noir de ce que l'Europe ne veut pas voir d'elle-même et je veux suivre ce fil noir. Je m'arrêterai là ou les actions militaires s'arrêteront. Je veux écouter ce que les sociétés ont à m'apprendre de nos propres actions.

Propos recueillis par Céline Ngi

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