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Minuscules flocons de neige depuis dix minutes

David Calvo - Minuscules flocons de neige

David Calvo - Minuscules flocons de neige

Avec "Minuscules flocons de neige depuis dix minutes", radiographie poétique des mythes qui hantent notre modernité connectée et surinformée, David Calvo signe certainement son meilleur roman. Qui a dit que la littérature française était morte ?
- Lire la présentation de Minuscules flocons de neige... sur le blog livres

Sur ta page myspace tu écris : "Writing science-fiction today ? Why not, we are all living in a TRON remake". Que penses-tu justement, à l'aune de cette situation, du fait d'écrire de la science-fiction dans un monde qui est devenu pour une bonne part la fiction de la science ?
Personnellement, je n'ai pas l'impression d'écrire de la SF. Ou alors, j'écris une impression de SF, une silhouette moulée dans la neige poudreuse. Une SF noétique, un jeu de signes, de gestes, de simulacres - l'illusion comme une faille dans une société sans merveilleux. Il n'y a aucun malheur pour moi dans cette illusion de vie, dans cette reproduction. Il s'agit d'un processus conscient de départ de la réalité, d'une recherche de grace, mais avec Godzilla, parce que c'est plus fun qu'un cygne.

Quels sont les auteurs qui t'ont le plus marqués dans ce domaine ?
Gibson, je crois. Le cyberpunk a été une grosse claque, autant pour le contexte (très années 80) que pour la vision - Gibson a déduit la nature de la matrice des traces simplissimes de son écran de l'époque, c'est très beau, même si finalement, le cyberpunk c'est avant tout l'idée d'aller sur la matrice plutôt que d'en servir. J'ai lu beaucoup de SF, ça a cartographié mon imaginaire, et quand je lis de la fiction, c'est toujours de la SF - il s'agit pour moi de la seule forme où se trouve encore une légitimité de littérature.
Je n'ai jamais beaucoup lu de fantasy, et pourtant, c'est de la fantasy que je me sens finalement le plus proche aujourd'hui : quand l'idée derrière la technologie est plus intéressante que son application pratique.

A ton avis, quels sont ceux qui sont toujours pertinents aujourd'hui, dans la désormais longue histoire du genre ?
Gibson est toujours d'actualité, même s'il persiste à vouloir écrire des histoires, ce dont ses lecteurs se foutent royalement. Je pense que Greg Egan montre vers quoi on tend - de la littérature énorme, massive, qui impacte la réalité. J'ai failli croire un instant que les auteurs de post-singularité étaient viables, mais je crois que la Singularité est en réalité d'un gros pétard mouillé. Refouler les concepts pour les applications, c'est un peu être sûr d'entrainer le monde à sa perte.
Aujourd'hui, la fantasy, pour peu qu'on s'y intéresse comme autre chose qu'une machine à imposer des clichés, me semble finalement plus à-même de pouvoir remplir auprès des lecteurs et de la société en général le rôle qu'à tenu la SF jusqu'ici - il me semble désormais plus intéressant de faire décoller le monde avec des rêves de lumière qu'avec des fibres optiques.

Ton style est souvent taxé d'expérimental, qu'en penses-tu ?
Aujourd'hui en France, tout ce qui n'est pas sujet-verbe-complément est expérimental. Je n'ai pas l'impression d'être plus expérimental que ces auteurs qui gèrent de l'hyper-texte. J'essaye de trouver une tonalité, une syntaxe à moi. J'échantillone de l'anglais, du français, des paroles de chasons, des traductions Yahoo, des sons, de la musique électronique, du slam. Je mets l'accent sur la diégétique, la cohérence et la substance du monde. L'important, c'est d'avoir une texture, c'est comme en peinture, moi, j'ai besoin de croûtes, même si au final, tout se retrouve derrière une glace.

Tu m'avouais par mail ne plus lire beaucoup, mais jouer de plus en plus. Pourquoi ? Que trouve tu de plus dans l'univers des jeux vidéos, que tu ne trouve pas dans la littérature ?
Je lis moins aujourd'hui parce que je suis plus impatient. Je joue plus parce qu'il se passe dans le virtuel en général des environnements qui dépassent le cadre de l'entertainment ou du développement personnel. D'ailleurs, je n'ai plus l'impression de jouer. Je continue mon travail d'auteur, dans une autre réalité, c'est tout. Le virtuel est une extension de l'imaginaire. Je trouve là-bas des choses que je rêvais de voir fonctionner - des modèles d'organisation, de nouvelles technologie, un nouveau rapport à l'émerveillement. Je fréquente les MUSHes depuis toujours, et aujourd'hui, les moteurs 3D permettent une visualisation poussée de nombreux concepts, des simulations de ce qui pourrait, devrait, marcher dans le réel (qui gagne toujours à la fin). C'est encore la préhistoire, mais j'essaye d'envisager la façon dont l'illusion de liberté pourrait être implémentée dans le réel, ou comment une nature digitale pourrait trouver une légitimité dans notre monde, une sorte de mythologie en construction. Je me suis récemment intéressé à l'émergence des intelligences artificielles dans les sytèmes fermés des MMOs, pas les IA programmées, mais la capacité des communautés online à donner vie à des concepts et des symboles.

Minuscules flocons... n'est pas vraiment un roman de science-fiction, comment le nommerais-tu ?
Roman ?

Il est beaucoup question de "la Grille" dans ton dernier roman, sorte de Matrice intérieur du personnage principal. Que signifie cette vision pour toi ?
La Grille est une image de ce principe de SF noétique. Arriver à voir le monde en terme d'informations, de flux, de perfection des formes et non plus en termes de causes ou d'effets : réussir à installer un territoire sans carte sur un territoire réel - Borgès a écrit une très belle nouvelle sur le sujet il me semble.
Une façon de quadriller intimement le monde, annihiler le sens pour faire réapparaitre le point de vue. C'est une matrice, et la matrice, c'est juste ça : un territoire qui se superpose à celui que nous dicte nos sens, nos traditions, nos institutions, mentales, sociales ou matérielles. Un endroit en perpétuelle évolution, sans limites précises, un territoire d'expérimentations, de simulations, qui pourrait nous permettre de tester beaucoup de choses, mettre à l'épreuve notre civilisation, certaines sciences, de la diplomatie, établir des notions d'appartenance planétaire, donner un terrain au capitalisme, qu'on en finisse avec lui dans le monde réel. Il n'est pas question de concevoir la virtualité comme un espace de remplacement. C'est un complément. Un ami me parlait récemment de ces construction mnémotéchniques de la Renaissance, comment concevoir un espace intérieur avec des chambres, des couloirs, pour y stocker des souvenirs. Les souvenirs ne m'intéressent pas, mais le présent en mouvement, oui. Notre réalité matérielle a été bradée, pesée, évaluée, étouffée, limitée. Elle a besoin d'espace.

Minuscules flocons... est également un hommage à Los Angeles d'où te viens l'idée, l'envie aussi, de parler de cette ville autant fantasmée que réalisé ?
J'y suis né, j'ai développé un rapport avec la ville qui n'est pas simplement de circonstance, c'est en moi depuis toujours. Mes parents parlaient de cette période comme un âge d'or, j'ai fais l'amalgame avec Hollywood, avec tout le reste. Pendant des années, je ne me suis intéressé qu'à la culture de LA, comme un filtre. Dans les années 80, si quelque chose ne venait pas de LA, je ne m'y intéressais pas. Maintenant que j'ai sorti la ville de mon système, je peux explorer le reste du monde, connu ou inconnu, avec cette grille que j'ai dégagée de mon expérience urbaine.

As-tu lu les deux livres de Mike Davis sur le sujet ? City of Quartz et Au delà de Blade Runner ?
J'ai lu City of Quartz quand je suis retourné à LA la première fois, ça m'a beaucoup impressionné. Davis a plus fait pour la SF que tous les auteurs narratifs traditionnels. Il a, en quelque sorte, montré du proto-cyberpunk en action - un point de départ qui pourrait déboucher, potentiellement, sur la structure permettant l'émergence d'un monde gibsonnien. C'est effarant - c'est ça, la SF, pour moi. Quelque chose qui sert à décoder l'instant présent, pas le futur, encore moins le passé.

Dans "Minuscules flocons de neige depuis dix minutes" tu te penches à la manière de Don Delillo (ou, oserais-je dire, Roland Barthe) sur les figures de la mythologie contemporaines. Ici c'est Godzilla. Que signifient t'elles pour toi ?
Je n'aime pas m'ennuyer.

J'agis aussi dans un référent culturel qui m'est propre, comme celui des mascottes de paquets de céréales.

Cette surface, c'est, d'une part, un moyen de rappeller toutes les narrations passées, et ensuite d'éviter la nostalgie, ma pire ennemie.

Il y a également toute la théorie de la conspiration et les fantasmes autour de Disney qui alimentent ton roman.
Disney a une place très spéciale dans ma vie, puisque jusqu'à mon adolescence, ma seule culture était celle de Disney. J'ai par la suite développé toute un rapport au monde de Disney comme un monde intime, comme une expérience presque. Ca avait autant de valeur que ce que j'avais vécu. Quand je suis entré en crise, j'ai démoli Disney et ses valeurs, mais j'y ai laissé un bout de moi, parceque j'y croyais, vraiment. C'était ma vie, Ariel était ma fiançée, Baloo mon meilleur ami. J'ai failli ne pas m'en remettre, il m'a fallu des années pour redevenir moi-même. Je suis en train d'écrire sur le sujet, c'est compliqué, c'est très intime, mais je crois que ça va pouvoir servir à des gens, de voir comment on peut se laisser bouffer par un système de valeurs.

Il est également question de jeux vidéos, de société de création d'animation, etc. toute une part de la réalité connectée dans laquelle nous vivons ? Es-tu un enfant des jeux vidéos toi aussi ?
Jusqu'ici, l'histoire du jeu vidéo est confondue avec la mienne. Je n'ai pas à "prendre" la culture d'autres - c'est d'ailleurs ce qui m'a sauvé de Disney. Depuis tout petit, je veux faire du jeu vidéo. Mes premières créations étaient des jeux d'ombres sur les appuis-tête de la voiture de mes parents, pendant la route de nuit, en rentrant des vacances. J'y voyais des paysages de fin du monde, j'y dirigeais des chars d'ombre par ma seule pensée, j'essayais d'influencer la lumière. C'est très excitant d'évoluer dans un art où tout reste à faire. Je ne m'intéresse pas tant au jeu (même si je joue à tout ce qui sort) qu'aux univers, qu'aux motifs, aux gestes. Les mondes persistants sont clairement, pour moi, la narration du présent. J'ai toujours conçu mes livres en termes d'univers complets, de paysages, où je fais évoluer des choses, plus ou moins narratives. Je voudrai creuser l'idée d'un monde virtuel noétique, un internet de l'esprit, du msn sur bloc notes, des cartons comme ordinateurs.

Tu cites de nombreux noms de musiciens dans tes romans. Quelle est la part de la musique dans ton processus créatif ?
Elle était très importante au début, maintenant j'ai besoin de calme. Plutôt, des sons autour de moi. Je vis dans un endroit où il y a autant de plantes et d'oiseaux que de ronflements d'ordinateurs.

Tu avoue dans "Minuscules", une fascination pour Ryoji Ikeda. Pourquoi et comment avoir choisi cet artiste particulier. Que signifie t'il pour toi ?
Je suis fasciné par les gens qui vont jusqu'au bout de leur démarche. Ikeda m'a donné une vision très pure de quelque chose que j'avais en moi depuis longtemps, une fréquence. Ma culture fait souvent office d'expérience, donc ma vie peut changer sur une chanson, par un livre. Lygia Clark ou Kate Bush me fascinent de la même manière. J'ai un passé d'otaku, j'ai failli partir retrouver Kate Bush chez elle pour lui demander de m'épouser, mais je suis resté chez moi.

Quand tu n'écris pas, que fais-tu ?
Je construis des cabanes dans les cheveux de ma fiançée.

Et pour vivre ?
Pareil.

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