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Difficile, humainement et littérairement parlant, ne pas tomber amoureux du citoyen Dave Eggers. Depuis le succès d'Une oeuvre déchirante d'un génie renversant, où il parait le deuil de l'enfance de savants atours postmodernes, l'homme ne s'est guère reposé sur ses lauriers : non content de fonder les très pointues éditions McSweeney's, qui comptent Michael Chabon, Robert Coover ou William Vollmann à leur catalogue, il a pioché dans ses bénéfices pour implanter aux Etats-Unis ses fameux Centres 826 (sept à ce jour) qui, depuis 2002, redonnent aux enfants américains le goût de la lecture et de l'écriture.
Le Grand Quoi est le dernier roman en date de Dave Eggers. Ses recettes sont reversées à la Fondation de Valentino Achak Deng (le héros du roman), qui construit notamment des écoles au Soudan. Mais de quoi vit alors Dave Eggers ? se demande à ce stade notre lecteur hébété. Peut-être de l'argent de Where the wild things are, adaptation cinématographique de Max et les maximonstres dont il vient de co-signer le scénario avec Spike Jonze ? Entretien, digressions et mise à nu.
Fluctuat : J'ai découvert votre travail avec Une Œuvre déchirante d'un génie renversant. A cette époque, vous n'écriviez que sur vous. Avec Le grand Quoi, vous devenez la voix d'un autre. Comment analysez-vous cette transition ?
Dave Eggers : Je crois que la plupart des auteurs sérieux ont besoin d'écrire un certain nombre de livres avant d'exorciser pleinement leurs frustrations et leurs peurs. Je crois qu'ils ont besoin de mettre en mots leurs expériences personnelles sur le long cours. Moi, j'ai tout fait rentrer dans mon premier livre - pour le meilleur et pour le pire - parce que j'en avais besoin, terriblement. Ensuite, je suis passé à autre chose. Et, peu à peu, j'ai commencé à me fatiguer de ma propre voix. J'avais déjà tâté du journalisme lors de mes jeunes années. Lorsque j'ai commencé à écrire Le grand Quoi, c'est tout naturellement que j'ai pensé à cette forme. J'ai donc entrepris de rédiger l'histoire de mon point de vue et j'ai travaillé ainsi pendant près deux ans avant de me rendre compte que ça ne fonctionnait pas, que ça ne sonnait pas vrai. Pour réussir, il fallait que je devienne le véhicule de Valentino, que je le laisse vivre l'histoire à travers moi. Il fallait que je devienne son « Je ».
On se demande parfois si tout est vrai dans votre Le grand Quoi. Vous êtes-vous, à certain moment, « arrangé » avec la réalité ?
La question se posait déjà avec Une Œuvre déchirante d'un génie renversant : pour raconter mon histoire, j'avais dû jouer avec la temporalité, compresser certains épisodes. Evidemment, il n'était pas question de décrire ma vie jour après jour, ça aurait été mortellement ennuyeux. En ce qui concerne Le grand Quoi, j'ai fini par réaliser que l'histoire de Valentino ne pouvait être racontée de façon satisfaisante si on la présentait comme un reportage avec un souci constant d'exactitude : elle comportait trop de trous, de digressions, de descriptions vagues. D'autre part, Valentino ne pouvait se souvenir de tout. Moi, j'ai fait des recherches, je suis allé sur place. Par exemple, pour les scènes du début, je me suis documenté sur les chevaux, les fusils, etc. Mais le récit de Valentino restait désespérément sec et dépouillé. C'est pourquoi j'ai essayé de recréer son histoire en « l'habillant » avec ce que je savais, avec ce que j'avais appris. Vingt ans après, restituer littéralement ce qui s'était passé était de toute façon impossible. Recréer était la seule solution.
Ce que je peux certifier, c'est que nous n'avons rien inventé. Tous les événements décrits dans le livre sont réels, ils sont bel et bien arrivés. A la lecture, on comprend qu'il n'était pas nécessaire d'en rajouter.
J'ai cru comprendre que le roman avait connu un grand succès aux Etats-Unis.
Oui, c'est mon meilleur livre en termes de ventes. Il s'est écoulé plus que Une Œuvre déchirante d'un génie renversant. Très franchement, j'ai été surpris. Je ne pensais pas que les problèmes du Soudan intéresseraient un si grand nombre de gens. A présent, Le grand Quoi est lu à l'Université - c'est devenu ce genre de livre.
Valentino s'est beaucoup déplacé pour le promouvoir. En retour, nous avons été émerveillés par les réactions suscitées. De nombreux lecteurs se sont montrés très désireux de s'impliquer dans notre action. Près de la moitié de l'argent récolté par la fondation de Valentino est constitué de dons directs.
Une chose qui me frappe dans ce livre, c'est le calme, presque le fatalisme dont fait preuve Valentino. On a l'impression que rien ne peut le mettre en colère.
Valentino est un homme remarquable. Il a conservé cette nature très pacifique jusque dans l'âge adulte. J'ai rencontré des membres de sa famille, et je peux vous dire que tout le monde n'a pas son sens de la pondération. Cela dit, je l'ai déjà vu en colère. Et il peut être dur. Il possède les qualités naturelles d'un leader, il sait travailler sous pression, trouver des solutions : quand il s'agit d'œuvrer pour sa fondation, c'est un négociateur redoutable.
Pour répondre plus spécifiquement à votre question : au moment où commençait son histoire, Valentino n'était encore qu'un enfant. Lui et les autres étaient trop jeunes pour comprendre ce qui était bien et ce qui était mal. Ils étaient confrontés à de tels dangers, ils étaient si épuisés, ils avaient vu tellement d'horreurs qu'ils avaient tendance à prendre les choses comme elles arrivaient. Rien ne pouvait plus réellement les surprendre. Vous savez, les enfants possèdent une nature foncièrement optimiste. Ils pensent que tout finit toujours par s'arranger.
Vous semblez avoir une fascination pour les personnages jeunes.
On me dit tout le temps ça ! Ça doit être à cause de mon premier livre...
Et à cause de Where the wild things are. Et du script de Away we go, peut-être. Et du fait que vous soyez jeune papa.
(Rires). Oui, peut-être. Cela dit, je ne me réveille pas en me disant « je vais écrire une histoire avec un personnage jeune. » Il se trouve que les projets que vous évoquez sont arrivés à moi de leur propre chef. Même chose avec Valentino : c'est lui qui est venu me chercher. Forcément, cela finit par créer des associations dans l'esprit des gens. Je n'ai rien contre, vous pensez bien. Mais ce n'est pas un choix réfléchi.
A propos de Where the wild things are... Pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes venu à travailler sur ce projet ?
Spike Jonze, le réalisateur, est un vieil ami. J'aime beaucoup son travail. Jusqu'à ces dernières années, Sendak avait impitoyablement rejeté tous les projets d'adaptation cinématographique de son livre. L'âge aidant, il a fini par changer d'avis. Il savait qu'il n'était pas immortel, et il voulait voir ses créatures prendre vie.
Sendak connaissait Spike. Il lui a demandé de faire le film. Et Spike, qui n'a jamais écrit de scénario, a cherché quelqu'un pour l'aider. Le problème, c'est que moi non plus, je n'avais jamais écrit de scénario. Nous nous sommes retrouvés comme deux idiots (rires). Au total, il nous a fallu cinq ans pour boucler ce projet.
La bande-annonce a suscité un grand intérêt sur le net...
Oui. Il paraît que des gens ont pleuré en la regardant. Cela dit, il y a une sorte d'effet pervers qui fait que les gens ont l'impression d'avoir déjà vu le film avant même qu'il ne soit sorti. Or, je peux vous dire que le film sera assez différent du trailer. Plus lent, assez contemplatif. Spike Jonze n'a fait aucune concession. Et Maurice Sendak a vu le résultat, et il est très heureux. C'est notre plus grand supporter à présent.
Je voudrais terminer en évoquant les Centres 826. Je peux me tromper mais il me semble qu'en France, un tel projet serait difficile à mettre en place. Nos écrivains ne semblent pas très désireux de s'investir dans des causes humanitaires.
Oui. Mais votre système est différent. L'Etat prend plus les choses en mains. Ici, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.
Certes. Je fustigeais plutôt une certaine tendance à l'individualisme de la part de nos élites, plus préoccupées à mes yeux de rentrée littéraire que d'activisme social.
Je vois ce que vous voulez dire. Nous avons eu une génération comme ça ici. Par nature, la littérature incline à la passivité. Historiquement, les écrivains sont issus de la bourgeoisie, ils parlent de problèmes bourgeois. Mais les choses changent.
A mon sens, chaque auteur devrait s'impliquer dans le monde - comme London ou comme Hemingway, par exemple : chaque auteur devrait sortir de chez lui, s'adonner à la recherche, aller à la rencontre des gens, bref, faire du journalisme. Ce que vous me dites est d'autant plus étonnant que vous êtes le pays de Camus et de Sartre qui, à cet égard, sont pour nous des exemples à suivre.
A San Francisco, la situation est un peu particulière, parce que tous les écrivains sont engagés : ici, c'est presque un mode de vie. Vous êtes en train d'écrire, votre téléphone sonne, c'est une manif, vous sortez de chez nous, et c'est parti !
Je pensais aussi à quelqu'un comme William T. Vollmann.
Vollmann est mon modèle absolu. Il vient de nulle part. Il est doté d'une empathie extraordinaire et d'une curiosité insatiable pour le monde qui l'entoure. Ses livres ne se vendent pas énormément mais tout ce qu'il gagne, il le réinvestit dans ses voyages. Ajoutez à cela une érudition extraordinaire et un style merveilleux...
Il lit tellement ! Nous ne savons pas comment il trouve le temps. C'est un écrivain absolument unique.
Dans un monde idéal, ne devrait-il pas avoir le Nobel de littérature ?
Oh, mais il l'aura, ce n'est pas impossible. Il remplit toutes les conditions et il est encore jeune. Je ne vois pas, aux Etats-Unis, d'écrivain mieux placé que lui. Je prie chaque jour pour que cet honneur lui soit rendu...
Propos recueillis par Fabrice Colin
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