La Moisson rouge de Dashiell Hammett



Critique

Note du livre La curée

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La curée



Grand parrain du roman noir, et plus particulièrement de la fiction hard boiled ("dur à cuire") Dashiell Hammett est une référence incontournable pour toutes les plumes qui s'illustrent dans le genre. A l'occasion des 80 ans de son premier roman, La Moisson rouge, Gallimard en propose une nouvelle et impeccable traduction : l'occasion de redécouvrir une oeuvre cultissime.
Né cinquante ans plus tard, Dashiell Hammett aurait pu être guéri de ce qui a miné sa vie : la tuberculose. Tissu de contradictions hautement explosives, il était communiste américain et patriote, écrivain phénoménologiste et critique d'un univers déliquescent, parti deux fois en guerre et victime de la tyrannie maccarthyste des années cinquante. Et, pour fêter les 80 ans de la parution de son premier roman, La Moisson rouge, Gallimard en offre, cet été 2009, une nouvelle traduction intégrale et nettoyée de son argot des années cinquante.

D'après Raymond Chandler, son principal disciple et admirateur, autre génie du lieu, Hammett a « sorti le crime de son vase vénitien et l'a remis à sa place, dans le caniveau ». Propagateur de la fiction hard boiled, le roman de "dur à cuire", et du roman noir (un vrai roman, mais du crime et sans justification), Hammett a posé les contradictions de la société américaine du temps du capitalisme sauvage, d'avant la crise de 1929 et imposé la figure du détective (l'Op, puis Sam Spade) comme figure symbolique pour observer le monde et agir sur lui.

La Faucheuse fond sur Poisonville
La Moisson rouge est un roman prémonitoire qui pose une situation conflictuelle : dans une ville américaine atteinte par la crise, les mines sont en grève et le fondateur du lieu, richissime propriétaire a fait alliance avec le crime organisé pour tenter de réguler les conflits. Elihu Wilson a donc passé alliance avec les bootleggers, les joueurs, les syndicalistes, les souteneurs et les voleurs, ainsi qu'avec le chef de la police locale et une femme fatale. Mais, à l'heure où la tension sociale est à son comble, il a nommé son fils à la direction de la presse locale pour lancer une campagne d'épuration. Celui-ci a fait appel à un détective pour l'assister. Mal lui en prend, car il meurt dans les premières pages du livre.
 
Et commence alors une curée qui est la substance même du roman : le détective sans foi ni loi, pris par l'ambiance du lieu, va à son tour, devenir le plus impitoyable des nettoyeurs : montant les uns contre les autres jusqu'à l'extinction du dernier criminel et la reprise en main, par la garde nationale de la ville. Hammett y développe un sens de l'intrigue, un don de joueur de go et une versatilité qui place son personnage en observateur privilégié, qui sait, voit et anticipe chaque action pour mieux la résoudre et atteindre une image globale des conflits. Premier polar décillé des rêves bourgeois d'avant, celui-ci montre le monde dans toutes ses bassesses, à nu la cupidité, le lucre, le stupre, la violence et les luttes de pouvoir. C'est un beau cours d'histoire qui nous est livré là, avec sa poésie à contrario, ses manœuvres alambiquées, et toutes ses fulgurances d'écriture.
 
Car la traduction de Nathalie Beunat et Pierre Bondil redonne enfin, à l'inverse des traductions proposées jusqu'alors,  le sens du raccourci, à la manière d'Hemingway, et les descriptions posées comme initiatives à l'action (phénomémologie). Mais on y retrouve aussi le texte intégral, avec les parti-pris et les limites idéologiques d'Hammett qui feront flores dans le genre : du racisme latent à l'homophobie avouée... Ce roman majeur du XXe est enfin disponible dans on intégralité et c'est une fête. On annonce aussi, sous la direction de Nathalie Beunat l'intégrale des œuvres d'Hammett à paraître nettoyées pareillement en automne et chez le même éditeur, ainsi qu'une exposition à la BILIPO.

En octobre à la Bibliothèque des Littératures Policières (BILIPO), 48-50, rue du Cardinal-Lemoine (5e). Tél. : 01 42 34 93 00
 
Jean-Pierre Simard
Le 29 juin 2009