Pourquoi voyage-t-on ? A cette question, les esprits métaphysiques répondent par une autre question : Pourquoi vit-on ? Le livre de Daniel Arsand se garde, lui, de répondre – et même de poser des interrogations de cet ordre. A peine se risque-t-il à les soulever, mais elles sont là, têtues, qui accompagnent le lecteur dans sa marche et ne le lâchent plus.On part, on vit, parce que quelque chose manque, qu’il faut chercher : quelque chose qu’il est plus important de chercher que de trouver. Le but est connu d’avance : cette « province des ténèbres » d’où nous sommes issus, et que nous sommes promis à retrouver au bout de la route. Pour les habitants de l’antique Anatolie, la Province des Ténèbres, c’était l’Asie extrême : cette Sibérie des forêts que l’on disait hantée par les esprits. En ce XIIIe siècle finissant, Héthoum, roi d’Arménie, rêve de s’allier avec le lointain Kubilaï, nouveau maître de la Chine. Profitant du passage d’un ambassadeur du pape, qui s’apprête à suivre la Route de la Soie, il commande au moine Vartan de se joindre à la caravane : le saint moine ira peindre le Christ en gloire à la cour de Kubilaï… et goûtera bientôt à la saveur de cette vie libre qu’il avait d’abord refusée. Car la route, cet univers sans femmes où le désir n’a que faire de la distinction des sexes, est une école brutale. Ici, une précision s’impose : La Province des Ténèbres n’est en rien un roman historique, même si l’action se déroule à sept siècles de nous. Le voyage auquel nous sommes conviés n’est pas une aimable excursion dans le temps ; ni dans l’espace (le monde est un désert). Non, la seule traversée qui compte ici est celle des âmes – lestées, bien sûr, de leur terrible poids de chair –, et chacun l’affronte avec ses armes. Montefoschi, le Vénitien, rêve d’immortalité et s’emberlificote dans de savantes machinations… Vartan n’a pour tous biens que son regard de peintre et son innocence d’homme de Dieu – il découvrira la rudesse du monde et les séductions grandioses de la chair… Hovsep, l’eunuque, rumine d’impossibles revanches… Arnaud de Roanne, le médecin, a du mal à croire au ciel et ne cesse de s’étonner de ce que le mal, partout, soit le meilleur compagnon de l’homme… Jebe, enfin, complote de détrôner Kubilaï qui l’a spolié : laissant après lui un long sillage de sang, il prend la route du nord à la tête d’une armée de fantômes et disparaît dans la neige… La Province des Ténèbres est, à sa façon, le roman de l’effacement. Si l’auteur prête à ses personnages une sorte d’excès d’incarnation, c’est pour mieux nous faire partager, tout à la fin, la fatalité de leur ruine. Ils existent avec une sorte de fureur pathétique, comme pour exorciser leur prochain retour à l’inexistence. Tous cheminent à la poursuite d’un objet hors d’atteinte – gloire, plaisir, amour, domination –, tous disparaîtront sans laisser de traces. Plus d’une fois, en cours de route, confronté à ces scènes terriblement visuelles, d’une précision cruelle, chirurgicale presque, l’on songe aux compositions picturales d’un Uccello, à ces batailles pour rien qui ont les couleurs de la chimère. Et l’on se dit, avec Vartan, que les plus belles peintures ne nous émeuvent tant que parce que le regard qui les fait exister est voué, un jour ou l’autre, à s’éteindre.
Une caravane dans les déserts d’Asie Centrale. Un monde sans femmes où le désir a oublié la distinction des sexes. On marche pour la gloire, pour la richesse, pour gagner la mort de vitesse. Le désert a bien sûr le dernier mot. Un premier roman qui chemine loin des pistes balisées. Et un écrivain,
Daniel Arsand.