En taromancie, l’Arcane du Monde symbolise la complétude, l’harmonie retrouvée. Et c’est sous son égide compatissante que
Coralie Trinh Thi achève son Œuvre au Rouge : lors d’un ultime chapitre bouleversant, une scène de fin douloureusement idéale qui la voit pleurer de bonheur – lavée par une pluie purificatrice (« c’était mon cœur qui pleuvait ») – parce que son amant du moment, qui vient de la découvrir dans un banal film de cul, a su d’une simple phrase la ramener à elle-même et réveiller son Soi.
Entre temps, l’auteur aura souffert mille morts et vécu mille existences fragmentées, eyes wide open, obstinément. La Voie humide, c’est 770 pages d’incandescence et de folie rageuse, portées par un souffle vrai.
Adolescence amputée, carrière dans le
porno, naissance d’un écrivain… Le personnage de Coralie, car il faut bien l’appeler ainsi, se fraie un chemin au cœur du labyrinthe (
Jodorowsky et
Despentes en anges tutélaires) mais se prend la vie en pleine face à coup de rencontres, de deuils et de déchirures. Plane sur ce livre un sens aigu et admirable de la justesse, du mot choisi : l’actrice principale meurt pour renaître à elle-même et, ce faisant, nous confronte à notre éternelle condition de spectateurs.
La plupart des clichés qui empoisonnent les thématiques du
porno, du sexe et des relations hommes / femmes en général sont ici battus en brèche, et de façon impitoyable. Les grincheux argueront que Trinh Thi n’est pas une styliste ; on s’en branle, pour le coup : son livre est fait de chair et palpite comme un cœur sanglant – on la suivra volontiers en enfer.
Fabrice Colin