Avec
Le Festin d'Alice,
Colin Thibert, auteur déjà remarqué par les amateurs de polars à l'occasion de la parution de
Royal cambouis et de
Nébuleuse.org, propose une fable immorale et grinçante : une illustration goguenarde des dysfonctionnements discrets de notre société et l'absurdité qui y règne.
L'art d'accommoder les restes... humains !
Pour être une fable, Le Festin d'Alice n'est pas non plus un conte de fées. La belle Alice Delain, (anti)héroïne de cette histoire moralement scabreuse, ne vit pas au pays des merveilles - c'est le moins que l'on puisse dire. Fonctionnaire à la DGCCRF (atroce acronyme de Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes), elle gagne néanmoins très mal sa vie : et si elle a bien la sécurité de l'emploi, elle a aussi l'ennui en guise de prime, et pas seulement en fin d'année ! Aussi, quand au cours d'une descente dans ce que la police appelle un " appartement ravioli " (une cuisine clandestine chinoise où des mets sont préparés sans le moindre égard pour les règles d'hygiènes les plus élémentaires), elle découvre un trésor en dollars et en Louis d'Or, cachés sous le matelas d'une vieille asiatique, Alice n'hésite pas une seconde à l'empocher. Mieux ! La belle fait aussi main basse sur un petit carnet noir aussi sale que mystérieux, qui, une fois analysé par un traducteur assermenté (et sans le sous), révèle un abominable trafic de... chaire humaine ! Pendant ce temps, la disparition du dit carnet provoque une véritable épuration dans la communauté chinoise de l'île de France...
La France des communautés
Si l'utilisation des pires clichés à l'encontre de la communauté asiatique pourrait choquer les moraliste, ce serait toutefois passer à côté du propos du livre de Colin Thibert que de les prendre au premier degré. Vrai constat de l'échec d'une France "des communautés", Le Festin d'Alice bat en brèche l 'utopie multiculturelle tant vanté par des progressistes confondant leurs désirs et la réalité. Pour Thibert, les vieilles idées xénophobles sont toujours bien présentes, enracinés dans le terreau d'une France toujours aussi profonde et bien pensante, malgré la cruauté de la réalité sociale.
Le facteur économique actuelle et la crise politique et morale du pays n'arrangeant rien, Le Festin d'Alice est le reflet d'une France qui se croit cosmopolite et pluriéthnique, et qui l'est, dans les faits, mais pas dans l'esprit de ses citoyens, qu'ils soient nés en France ou ailleurs. Dans le roman de Thibert, les meilleurs passages sont ceux où les individus d'origines différentes se méprennent par méconnaissance les uns des autres. Constamment, le français regarde le chinois avec méfiance, le chinois reste dans sa communauté sans se mélanger aux autres, le juif Hassid méprise secrètement ses voisins, français ou asiatiques, l'africain ne fait pas confiance à ses employeurs, des "blancs" qui eux-même usent de leur salariés comme d'esclave au temps des colonies. Les seuls moment d'union générale interviennent quand il s'agit de s'unir contre l'autorité et son représentant, la police.
Polar en temps de crise
Derrière la farce, c'est donc le portrait pessimiste d'une France malade que dresse ce roman, en jouant avec des images d'Epinal franchouillardes comme avec celles du cinéma d'action made in Hong-Kong. L'intimité elle-même n'y résiste pas. Voir l'histoire "d'amour" entre Alice, femme fatale malgré elle (la belle ne rêve que de mariage et d'enfants) et le traducteur, quadra surdiplomé sans le sous, paumé et divorcé. En ces temps de crise le fameux "facteur économique" régit même le couple. Dans Le Festin d'Alice, les rapports quotidiens, professionnels comme amoureux, sont emprunts de manipulation ; les quiproquos et l'incompréhension sont la loi. Ce qui inscrit, mine de rien, sans éclat, mais sans faux pas non plus, le livre de Thibert dans la veine des Goodis et des Elmore Leonard. Pas loin en tout cas, de ce qui fait le meilleur du genre.
Colin Thibert, Le Festin d'Alice, Fayard Noir
Maxence Grugier
Le 04 November 2009
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