La plus belle usine à névroses
On pourrait ajouter à cela que Palahniuk est un écrivain issu des ateliers d’écriture de l’Oncle Sam, un tâcheron dont on voit les coups de pinceaux et la technique sur chaque demi ligne, un gourou et l’animateur d’une secte de fondus (son fan club, The Cult, est de plus en plus inquiétant à cet égard). Et on n’aurait pas tort. Sauf que Palahniuk écrit aussi les livres qui sont les plus hargneux et les plus corrosifs du marché de la littérature, de petites bombes politiquement incorrectes (pour de vrai) qui font de l’Amérique la plus belle usine à névroses de la planète, un parc animalier de freaks et de borderlines, nihilistes ou romantiques, produits par la friction sexuelle et consanguine du corps social contre lui-même.
Dans ce registre, Rant (ou Peste en français) est l’un des livres les plus aboutis et ambitieux de l’auteur mais aussi le plus bordélique et le moins bien tenu…de l’intérieur. Présenté comme une « biographie orale », genre qui consiste à reconstituer la vie du personnage principal, ici un dénommé Buster Casey, supposément le plus grand serial killer du continent, par une succession de témoignages et d’interviews recueillis auprès d’experts, d’amis, de proches, d’anciennes maîtresses ou d’ennemis, Rant se présente donc comme un texte composé de paroles et récits indépendants (une cinquantaine de voix), mis bout à bout.
Attente et dissimulation
Comme dans les Lois de l’Attraction, mais puissance 10, on s’amuse dans ce portrait en creux (Casey est mort lorsque le roman démarre, un peu moins à la fin) à repérer les zones d’ombre, les indices et les choses qui ne concordent pas pour espérer découvrir la vérité. La forme (qui n’est pas forcément très originale et qu’on emploie souvent en Amérique dans le domaine de la recherche) crée évidemment un effet d’attente et une dissimulation de l’objet discuté (le héros en l’occurrence). Buster Casey acquiert ainsi dès le départ une dimension mythique que le récit de sa vie et de sa mort va venir renforcer.
Je ne compte pas en dire trop à partir de là, persuadé que je gâcherais le plaisir de la découverte pour ceux qui ont décidé de lire ce livre, et ne ferai qu’effrayer ceux qui ne connaissent pas Palahniuk. Rant est un roman qui dégorge d’inventions et de trouvailles, qui mêle une bonne douzaine d’idées suffisamment fortes pour justifier à elles seules l’écriture d’un roman mais qui, assemblées ici, donnent tout sauf une histoire homogène.
Saper l'ordre social
La vie de Buster "Rant" Casey démarre par des histoires de gosses avec l’idée que cet homme-là deviendra l’un des plus dangereux personnages de l’histoire américaine et le propagateur d’un virus (les rabids, déjà vus chez Cronenberg ou chez Stephen King changeant la moitié de l’humanité en zombies. Casey se shoote au venin d’araignée et aime se toucher la queue après s’être fait piquer par une légion de scorpions.

Casey déterre un trésor en louis d’or, organise, en se prenant pour la petite souris, un trafic dent contre louis qui fout en l’air l’économie d’une petite ville. Casey peut mesurer le taux de cholestérol et connaître l’alimentation d’une femme en lui touchant la chatte. Casey disparaît, remonte dans le temps et s’occupe de lui-même, enfant. Casey devient dieu et échappe à la mort. Il suffit de quelques lignes pour discréditer un travail d’invention et de contestation des valeurs américaines éblouissant et virtuose. Rant fait le portrait d’un génie du Mal qui va méthodiquement et innocemment (par bêtise ou par malice, par ambition ou par hasard, c’est là l’enjeu du livre), réussir à saper l’ordre social, voire éliminer la société elle-même.
Buster Casey, génie du mal, est une sorte de Kaizer Sauze improbable, une prolongation de tous les précédents héros de Palahniuk (les emprunts à Fight Club, à Choke ou à Survivor sont souvent évidents), fondue en une Histoire unique, factice et composite.
Le roman est, à la fois, moins qu’un tout (en cela il colle sur le fond à sa forme composite), une juxtaposition de propositions romanesques bringuebalantes et qui tiennent à peine ensemble, et plus qu’un tout au sens où il contient autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de lui-même. Palahniuk écrit pour un lectorat en forme de fan club et offre, comme tous les grands cabotineurs, un divertissement maximum et sans cesse renouvelé. Il montre accessoirement, comme Quentin Tarantino au cinéma, que la série Z est peut-être l’avenir de la A.
Peste
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