Christopher Priest fait partie avec JG Ballard et Michael Moorcock des jeunes espoirs de la SF britannique.
A 65 ans, et après des romans aussi importants que Le Monde inverti ou La Machine à explorer l'espace, parus dans les années 1970, certains le tiennent pour l'héritier naturel de Philip K.Dick, le plus à même de décrire un monde aux limites physiques incertaines, un monde où le temps est tout sauf linéaire et où, souvent, les niveaux de réalité s'entremêlent.
Sur le fond, le Priest des dernières années (Le prestige, récemment adapté au cinéma, Les Extrêmes et cette Séparation publiée en 2002) est nettement plus proche de H.G Wells que de Dick : moins parano qu'amusé par l'idée que les choses ne sont pas ce qu'elles sont ou auraient pu être autrement.
Taquinant parfois le steam punk, Priest est en avant tout un amoureux, comme Moorcock et Alan Moore, de Londres et de l'Angleterre. Il devient une sorte d'historien forcené, extrêmiste et occulte qui aime s'infiltrer dans les brèches historiques, ouvrir des saignées dans le cours officiel du temps pour en laisser saigner autre chose que ce qu'on apprend dans les livres d'école.
C'est exactement ce qui fait les immenses qualités de La Séparation, érudite et ultraréférencée, sorte d'uchronie onirique (soit une histoire alternative... rêvée) qui prend sa source, comme le Mother London de Moorcock, à l'un des endroits clés de l'Angleterre moderne : le Blitz de 1941. Christopher Priest, sous son double romanesque (l'historien Gratton qui apparaît à chaque bout du roman), s'arrête sur un micro-événement (deux frères jumeaux champion d'aviron aux JO de 1936 rencontrent Rudolph Hess avant de rentrer chez eux et de se séparer) et développe autour un univers entier. Comme souvent chez Priest, la narration est assurée selon une technique bien connue pour créer de l'étrange : celle du narrateur non fiable (the unreliable narrator, en VO).
Cela consiste à faire raconter l'histoire par un type qui potentiellement a des hallucinations ou est payé pour nous embrouiller. Ici, dans une débauche de références historiques impressionnante (les JO de 1936, le Blitz, la mystérieuse proposition de paix adressée par Hitler/Hess à Churchill au tournant de l'année 41), Priest réussit à nous emmener dans une Angleterre en guerre alternative où deux jumeaux, anglais d'origine allemande, qui se sont éloignés à cause d'une femme (la belle Birgit), vivent des destinées opposées mais chacune placées au coeur de la grande Histoire.
L'un devient militaire dans l'aviation et participe aux raids meurtriers sur l'Allemagne. Il est abattu et raconte les troubles qui ont suivi son accident. L'autre, pacifiste et objecteur de conscience, se retrouve mêlés aux négociations de paix secrètes qui se nouent entre l'Angleterre et le Reich, à quelques semaines du déclenchement des hostilités sur le front de l'Est. L'un remplace l'autre, le chasse dans le dispositif narratif comme dans la vie. L'aviateur atterrit quand le secouriste part en guerre. Le roman se double d'une belle histoire de fraternité et de rivalité sentimentale, soulignée par d'étranges coïncidences, des histoires de chapeaux, comme dans tout roman fantastique, mais aussi des trahisons amoureuses, des pics de jalousie et d'autres choses.
Si on aime l'Histoire et la manière dont elle s'organise, La Séparation est le bouquin rêvé : à suspense, passionnant et suffisamment touffu et bien bâti pour assouvir sa passion. Les plus savants auront beau jeu de mesurer les écarts entre la réalité et la fiction et de vérifier que l'alternative proposée n'est pas si farfelue qu'on croit. Si on l'aime moins, on s'accrochera aux distorsions de la réalité introduites par Priest, au souffle épique qui traverse cette odyssée familiale et historique. Comme Moorcock et Moore, les fantaisistes anglais ont cette obsession de l'histoire souterraine, cette manie de s'accrocher comme des morts de faim à un "petit fait vrai" flaubertien qui, roulé comme une boule neige dans l'imagination, acquiert les pouvoirs d'une boule de cristal.
L'autre qualité de Priest sur ce roman est celle d'un grand écrivain naturaliste, qui nous plonge au coeur du conflit mondial avec le fracas qui l'accompagne. Si l'onirisme qui baigne le tout laisse, au final, un goût étrange (l'idée qu'on pourrait oublier le détail du livre assez vite), La Séparation a le charme des voyages réussis et dont on croit quelques jours plus tard, qu'ils font partie de nos plus beaux.
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